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Les 1ers interprètes certifiés en Signes Internationaux

Auparavant on la nommait Langue des Signes Internationale (LSI).
Mais comme elle ne s’inscrit pas sur un territoire ou dans une culture, qu’elle n’est pas propre à une communauté de personnes sourdes et surtout pour éviter toute confusion et bien faire comprendre que la langue des signes n’est pas internationale on parle à présent de Signes Internationaux (SI).
Utilisés par les sourds du monde entier, ces SI sont distincts lexicalement de toutes les langues des signes spécifiques, car ils intègrent des éléments provenant d’une variété de différentes langues des signes.

On pourrait donc comparer ces Signes Internationaux à la Lingua Franca , une sorte de pidgin qui reprend des signes des langues des signes nationales (essentiellement américaine, française et italienne) avec une structure et une grammaire classique à ces langues (emplacements, classificateurs, prise de rôle, iconicité…).

Ces Signes Internationaux sont utilisés principalement lors de conférences internationales (où il serait difficile d’aligner sur scène des interprètes dans toutes les langues des signes requises), aux rassemblements tels que les  Jeux Olympiques des Sourds (Deaflympics) ou pour communiquer pendant les voyages dans un pays étranger.

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Après ce rapide exposé sur les Signes Internationaux, venons-en à notre sujet : quid de l’interprétation d’une langue orale vers les SI ou d’une langue des signes « nationale » vers les Signes Internationaux (et réciproquement) ?

Jusqu’à présent, c’était des interprètes – en langue des signes – maitrisant en deuxième ou troisième langue des signes les SI qui assuraient cette fonction. Ils possédaient donc une bonne connaissance des pratiques professionelles et déontologiques se rapportant à notre métier mais ils n’avaient jamais été évalués sur leurs compétences linguistiques en Signes Internationaux et sur leurs connaissances des institutions dans lesquelles ils seraient appelés à travailler.
L’absence d’un cadre professionnel normé était d’autant plus regrettable que cette spécialisation est notamment ouverte aux « Deaf Interpreters » – interprètes sourds (hé oui ça existe !) – qui traduisent de et vers différentes langues des signes grâce à des interprètes-pivot (mais c’est une autre histoire, nous y reviendrons dans un autre billet).

Cette absence de normes ou critères vient d’être comblée.
En effet, la Fédération Mondiale des Sourds (WFD) en partenariat avec l’Association Mondiale des Interprètes en Langue des Signes (WASLI) a récemment créé une certification pour les interprètes en Signes Internationaux. Une première promotion a vu le jour le mois dernier : vingt interprètes professionnels ont obtenu le statut officiel de « WFD-WASLI Accredited IS Interpreter » après avoir été évalués par 6 experts selon des critères pré-définis par les deux associations.

Comme il est indiqué dans le communiqué annonçant les noms des premiers lauréats, cette nouvelle certification vise à établir, maintenir et promouvoir des normes de qualité d’interprétation de et vers les SI.
Le document reprenant les objectifs de cette certification, les critères exigés, etc, est en ligne à cette adresse : « WFD-WASLI International Sign Interpreter Récognition Interim Policy and Guidelines« .

Cette accréditation (ou certificat) valide le professionnalisme, les compétences et connaissances de ces interprètes. Clause interessante, ce certificat ne sera valable que 5 ans pour encourager les interprètes à prolonger leur formation, à s’auto-évaluer, à prendre en compte les feed-backs des usagers sourds, à se corriger…

Ces interprètes auront pour mission de traduire les discours et autres débats dans les forums internationaux où l’usage des Signes Internationaux est habituel : Deaflympics, conférences des Nations Unies et notamment les sessions du Comité de la Convention relative aux droits des personnes handicapées (CDPH) à New York et à Genève, Congrès international sur l’éducation des Sourds (ICED), réunions de l’Union européenne des sourds (EUD), sessions du Parlement européen…

Ainsi les représentants sourds dans ces différentes instances internationales auront la certitude d’avoir en face d’eux des interprètes qualifiés et compétents. L’établissement d’un annuaire facilitera aussi leur recrutement pour telle ou telle manifestation internationale a souligné Colin Allen, le Président de la WFD.
« Ce processus est un exemple exceptionnel d’un travail conjoint entre la WFD et WASLI. Il a permis de mettre en avant l’ensemble des compétences nécessaires pour obtenir cette certification en Signes Internationaux. Cela donne aussi un cadre, un modèle pour ceux qui aspirent à devenir interprète dans cette spécialité » a rappelé Debra Russell, présidente de WASLI.

Vous pouvez consulter la liste des vingt premiers interprètes en SI certifiés ici : WFD-WASLI Accredited IS Interpreter. Un nouvel appel à candidature aura lieu début 2016.  

Vous noterez qu’aucun français ne fait partie de cette première vague et c’est bien dommage. En revanche, logiquement les interprètes des pays anglo-saxons et du nord de l’Europe sont sur-représentés, la langue orale associée aux SI étant l’anglais.
Espérons cependant que cela nous motivera (moi par exemple) pour plonger dans ces Signes Internationaux d’autant que la France sera prochainement l’hôte de manifestions internationales où les SI seront largement présents : Forum Européen des Interprètes en Langue des Signes (EFSLI) en septembre 2017, Assemblée générale de l’Association Mondiale des Interprètes en Langue des Signes (WASLI) suivi du Congrès Mondial des Sourds à Paris en juillet 2019.

Pour conclure et vous permettre de vous entrainer, une vidéo en Signes Internationaux de Colin Allen, Président de la WFD faisant un bilan pour son association de l’année 2015 et présentant les perspectives pour 2016 (sur le site de Vimeo vous avez en plus la traduction de son discours en anglais écrit).

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© Stéphan – ( i ) LSF 

L’AIIC et les interprètes en langue des signes

Comme je vous le signalais dans un billet précédent, Double Sens, la nouvelle revue scientifique autour de l’interprétation, de la traduction et des langues des signes a pour thème de son 1er numéro : « Les interprètes en langue des signes, des interprètes comme les autres ? ». Pour vous donner l’envie de vous procurer et de lire ce 1er exemplaire je vous propose quelques extraits de l’article que j’y ai rédigé sur les relations entre l’AIIC (Association Internationale des Interprètes de Conférence) et les interprètes en langue des signes, ces derniers ayant été admis à en devenir membre en 2012.

logo 03 C’est vers la fin de la Première Guerre mondiale que l’interprétation de conférence est née. Alors que pendant des siècles le français (après le latin) avait été la langue diplomatique internationale, lors des négociations autour du Traité de Versailles (1919) les hommes d’État britanniques, et surtout américains, ne maîtrisant pas cette langue, ont exigé qu’il y ait deux langues officielles, le français et l’anglais. D’où la présence d’interprètes afin qu’ils transmettent la parole, la pensée, pour redire dans l’autre langue officielle les interventions des délégués, en s’exprimant à la première personne. Cette activité, se produisant dans le cadre structuré d’une réunion, fut appelée interprétation de conférence. Elle fut d’abord consécutive, notamment à la Société des nations, puis simultanée au procès de Nuremberg : avec plus de deux langues officielles, la consécutive devenait difficilement supportable. L’interprétation simultanée faisant appel à un plus grand nombre d’interprètes, le besoin d’organiser le métier se fit alors sentir.

Après des initiatives locales, à Genève et à Londres notamment, un petit groupe mené par Constantin Andronikof créa, le 11 novembre 1953 à Paris, l’Association Internationale des Interprètes de Conférence (AIIC). Il s’agissait de créer une association mondiale qui définirait les conditions éthiques et matérielles de l’exercice de la profession d’interprète de conférence et regrouperait aussi bien des free-lances, que des permanents, des salariés, des intermittents… chacun adhérant individuellement à l’organisation centrale. Aujourd’hui l’AIIC est la seule organisation mondiale d’interprètes de conférence, elle rassemble plus de 3000 professionnels établis dans plus de 100 pays. Elle a pour but de représenter l’ensemble de la profession et d’agir au nom de tous les interprètes de conférence. elle assure la promotion de la profession d’interprète de conférence dans l’intérêt à la fois des utilisateurs et des professionnels en fixant des normes, en encourageant de bonnes pratiques de formation, et en faisant respecter un code de déontologie.

Pourtant bien que l’AIIC reconnaisse que les langues sont au cœur de la communication internationale et que la possibilité de dire exactement ce que l’on souhaite dans sa langue maternelle – et de comprendre parfaitement ce que disent les autres – est un droit fondamental, cette association a longtemps refusé que les interprètes en langue des signes puissent y adhérer. En effet, les membres de l’association considéraient les interprètes en langue des signes comme des interprètes « communautaires » travaillant pour une minorité linguistique au sein d’un pays et effectuant des prestations uniquement de type liaison (entretien) ou réunion notamment dans le domaine médical, scolaire ou judiciaire. S’ils participaient à des conférences, là encore elles n’étaient que nationales. Ils n’avaient donc pas ou peu de contacts avec les interprètes de langues vocales, ceux-ci travaillant principalement dans des organismes internationaux ou lors de réunions multi-langues, ils leur manquaient la dimension « internationale » inhérente à cette profession d’interprète de conférence.

Néanmoins, soucieux de mieux connaître les particularismes de cette profession, il a été créé en janvier 2009 au sein de l’association une commission intitulée « Sign Language Network ». Son objet était simplement d’établir puis de maintenir un dialogue avec les interprètes en langues des signes, fournir des informations aux membres de l’AIIC sur les langues des signes et sur les conditions de travail de ces interprètes (formations requises, statuts…). Il s’agissait aussi de créer des liens avec les organisations internationales d’interprètes en langue des signes tel que WASLI (association mondiale des interprètes en langue des signes) ou l’ESFLI (forum européen des interprètes en langue des signes) dont l’AIIC devint membre associé en 2010.

Coopération étroite entre l’AIIC, l’ESFLI et WASLI, participations communes des interprètes de conférence de langues vocales et de langues des signes sur des forums, des réunions internationales, etc., présence accrue de ces derniers dans les médias audiovisuels… Les conditions étaient alors réunies pour qu’ils puissent enfin adhérer à l’AIIC et être reconnus comme interprètes de conférence à part entière.

Cela fut acté le 12 janvier 2012, quand l’association internationale des interprètes de conférence décida lors de son assemblée générale à Buenos Aires que : « L’Association internationale des interprètes de conférence (AIIC) pourra désormais compter des interprètes en langues des signes parmi ses membres. Une coopération étroite et des discussions fructueuses entre l’AIIC et les deux associations représentant les interprètes en langues des signes : l’Association mondiale (WASLI) et le Forum européen (EFSLI) ont permis d’arriver à ce résultat positif pour les deux catégories professionnelles. La décision d’ouvrir les portes de l’AIIC aux interprètes de conférence en langues des signes fut adoptée par une large majorité lors de la dernière Assemblée générale de Buenos Aires et place désormais ces langues sur un pied d’égalité avec les langues orales utilisées dans les conférences internationales. »

Concrètement cela signifie que les interprètes peuvent adhérer à l’AIIC. Pour cela il faut être interprète de conférence et répondre aux critères d’admission.

Cette nouvelle reconnaissance a valu en France à l’AFILS (association française des interprètes et traducteurs en langue des signes) d’être invitée aux célébrations des 60 ans de l’AIIC qui se sont déroulées à Paris, dans les locaux de l’Unesco en décembre 2013. Dans son discours de bienvenue aux membres de l’association, la présidente Linda Fitchett qualifia les interprètes en langue des signes « d’artistes qui parlent avec leurs mains, leur visage et leur corps entier ». Ce fut aussi pour elle l’occasion de rappeler que toute personne a le droit de participer à la vie politique, publique, sociale et culturelle de son pays y compris les personnes handicapées et que toutes les instances, publiques ou privées, ont le devoir de veiller à ce que les services d’interprétation en langues vocales ou visuelles garantissent un niveau de qualité optimum afin de permettre à tous l’accès à l’information dans sa propre langue. Elle en a conclu que travailler ensemble permettrait « d’améliorer toute la profession ».

Cependant, au delà de leurs différences et de leurs singularités, comme l’a exprimé Meei-huey Wang, membre du conseil AIIC France, lors de son discours pour les 60 ans de l’AIIC, en s’inspirant des écrits humanistes de Pic de la Mirandole (1463-1494), ce qui nous unit c’est le mot « interprète » et son préfixe « inter » qui renvoie au statut intermédiaire de l’homme (ni Dieu, ni animal) grâce auquel celui-ci « […] invente le lien entre le connu et l’inconnu du monde, le compréhensible et l’incompréhensible, l’intelligible et l’inintelligible : l’interprète pénètre et éclaire les choses, il s’en fait littéralement l’interprète car il procède à l’interpretatio soit étymologiquement à la révélation des choses cachées, dans un effacement qui est la condition nécessaire et tragique du succès de sa tâche. »

© Double Sens – Stéphan – ( i ) LSF

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Sur le site le l’AIIC, vous pouvez lire une interview de Maya de Wit, première interprète en langue des signes adhérente de l’association : « AIIC’s first sign-language member: Maya de Wit »