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Des interprètes sur scène

Dans le prolongement du billet intitulé « L’interprète artiste tragi-comique » et pour réveiller ce blog qui dort un peu, voici un article extrait des Dernières Nouvelles d’Alsace qui revient sur le travail de mes deux excellentes collègues, Séverine Michel et Rachel Fréry, qui adaptent et traduisent en LSF des spectacles vivants pour les personnes sourdes ou malentendantes.
Plus d’infos sur leur page Facebook : Deux mains sur scène

  

Image Séverine Michel, à droite, adapte en langue des signes
un concert pour enfants des Weepers Circus

 

Leur quotidien, , c’est la traduction en langue des signes française (LSF) de discussions officielles, de rendez-vous administratifs, professionnels, médicaux, judiciaires, sociaux. Des cérémonies religieuses aussi, des fêtes de familles, des conférences. Séverine Michel et Rachel Fréry, deux professionnelles diplômées en LSF ont décidé de se lancer, en plus de leur activité habituelle, dans la traduction en langue des signes de spectacles vivants. Les spectateurs de la salle de l’Eden, à Sausheim, ou les fans du groupe strasbourgeois les Weepers Circus, les ont vues à plusieurs reprises sur scène ces derniers mois.

« Au départ, il y a un besoin de faire autre chose, d’utiliser cette langue qui fait notre métier depuis quinze ans, mais de façon différente », explique Rachel Fréry. « Avec le spectacle vivant, on est dans autre chose que de l’interprétation, raconte Séverine Michel, c’est plutôt de l’adaptation, il y a une part de créativité, alors que dans la traduction, on doit être le plus neutre possible et simplement traduire ».

Une part de créativité, donc, parfois très importante tant la langue française est riche de multiples possibilités. « Souvent dans les chansons, il y a des rimes, des allitérations, des jeux avec les sons, raconte Rachel Fréry On ne peut pas traduire comme cela, simplement. Avec la spécificité de la langue des signes que quand il faut traduire des rimes, il faut faire des rimes avec les mains ».
Comme cette chanson pour enfants « Trois p’tits chats », qui enchaîne « trois p’tits chats, chapeau d’paille, paillasson… etc. » Séverine Michel raconte avoir imaginé et travaillé la façon de passer, dans la langue des signes, du geste traduisant chat (une référence aux moustaches) à celui traduisant chapeau (un mouvement de la main près de la tête). Et ce pour réaliser une sorte de fondu-enchaîné en langue des signes qui retranscrit l’esprit initial du jeu sur les sonorités. « J’ai rendu les rimes visuelles, pour que ça colle au sens et que ça colle au rythme et aux rimes » dit-elle joliment.

Des rimes d’autant plus visuelles que l’interprète utilise également son visage pour moduler le sens et les intonations. Les deux jeunes femmes, réunies pour cette activité, sous le nom « Deux mains sur scène » se tournent vers le spectacle vivant et imaginent aussi participer un jour, si l’occasion se présente, à la conception d’un spectacle, qui intégrerait la dimension bilingue/LSF dès le départ. Car derrière le côté artistique de l’initiative, se cache un aspect militant, pour un meilleur accès des personnes sourdes à la culture. « C’est vrai qu’il n’y a pas assez de spectacles adaptés en LSF, résume Rachel Fréry. Il y a un travail de sensibilisation à mener, vers les artistes, mais chez les sourds aussi. C’est un peu comme chez les entendants, il y en a qui disent que le théâtre par exemple, c’est trop élitiste et n’y vont pas. Chez les sourds, il peut aussi y avoir ce réflexe de se dire, “ce n’est pas pour moi”. Les artistes ne sont pas habitués, les sourds non plus ».

Source : DNA © 7 Mai 2014

L’interprète, artiste tragi-comique

Faut-il s’étonner que le terme « interprète » désigne à la fois :
– une personne qui traduit les paroles d’un orateur, ou le dialogue de deux ou plusieurs personnes ne parlant pas la même langue et qui leur sert ainsi d’intermédiaire ;
– une personne chargée de faire connaître les intentions, les désirs d’une autre ;
– un artiste qui joue un rôle ou un morceau de musique en traduisant de manière personnelle la pensée, les intentions d’un auteur ou d’un musicien.
(source : CNRTL : http://www.cnrtl.fr/lexicographie/interprète )

Sans doute pas car il suffit de regarder (ou d’écouter) un interprète travailler pour constater, dès lors qu’il traduit le discours d’une personne pour une ou plusieurs autres personnes, qu’effectivement il joue un personnage, il « endosse » un rôle où il n’est plus responsable des propos qu’il ne fait que transmettre, ainsi que le ferait un comédien sur une scène de théâtre.

Jean-Antoine_Watteau_-_Italian_Comedians

L’une de mes collègues, Anne Dubois, dans son mémoire de fin d’études définit le rôle de l’artiste interprète comme suit :
« Le comédien devra faire du langage de l’auteur le sien propre, l’assimiler et le rendre concret, lui donner chair, voix et vie. Cela implique non seulement la mémorisation du texte et sa restitution fidèle mais également tout le sous-texte, ce qui n’est pas dit, ce qui est sous-entendu, ce que le personnage pense, le lien entre sa pensée et ses paroles, entre sa pensée et ses gestes. Car l’art du comédien est de restituer également tout l’aspect non-verbal. »

Puis, à propos de l’interprète en langue des signes, elle note :
« Il doit endosser les émotions du locuteur s’approprier son discours, comprendre rapidement son intention, ce qu’il dit et qu’il sous-entend et ce qu’il ne dit pas (le sous-texte du comédien). Il doit choisir le niveau de langue et le lexique qui correspondent et comme pour le comédien, idéalement, les mots et gestes devraient sembler être créés sur le moment, sortir naturellement. C’est un comédien qui alterne rapidement les prises de rôle, utilisant tantôt la voix, tantôt les gestes. (…) Il doit garder tous ses sens en alerte et les mettre au service de la prestation. Sa performance ne s’arrête pas là : il doit prêter sa voix au locuteur Sourd en utilisant les intonations, la respiration et des gestes, au locuteur entendant avec les expressions du visage que pourrait avoir l’Entendant s’il était Sourd. Chaque locuteur devant idéalement avoir l’impression de converser avec une personne parlant la même langue que lui. »

Créature dont l’effacement est la condition nécessaire et tragique du succès de sa tâche, l’interprète devient l’autre, celui qui parle pour se faire oublier de tous. Situation paradoxale pour un interprète en langue des signes, nécessairement visible pour être compris mais qui se doit d’être le plus transparent possible, tandis qu’il joue les deux rôles, le locuteur entendant et le locuteur sourd, tel un comédien à qui on soufflerait le texte au fur et à mesure. Il n’existe plus en tant qu’individu, mais en tant qu’interprète.

[ Cette nécessité pour l’interprète en LSF de devenir l’autre est facilitée par l’originalité de la langue des signes car cette dernière « donne à voir » notamment via ce que les linguistes nomment « transferts » ou « prises de rôle ». Par exemple, l’analyse des transferts de personne met en évidence la capacité du locuteur à entrer dans la peau des protagonistes de l’énoncé (personne, animal, objet). Le locuteur devient l’entité dont il parle. Si ce thème des transferts vous intéresse je vous conseille  la lecture de l’article de Marie-Anne Sallandre : Va et vient de l’iconicité en langue des signes française ]

Dans ce processus d’identification il n’est alors que l’interprète des mots des autres, sans opinion propre et sans avis personnel, ne participant pas, bien sur, à la discussion. En cela, il se conforme à son code déontologique qui stipule qu’il se doit d’être neutre et fidèle dans son travail.

Françis Jeggli (interprète F/LSF et formateur en master d’interprétation) s’est également intéressé à ce thème dans un article du journal de l’AFILS : « L’interprète va essayer de rendre non seulement la pensée et le vouloir dire du locuteur original mais aussi son ton, ses émotions et pour pouvoir faire les anticipations nécessaires à toute interprétation simultanée, il essaiera presque, de façon plus ou moins consciente, de penser comme lui afin de deviner au plus juste les paroles qui vont être prononcées. »
Approfondissant son hypothèse, il parle même « d’incorporation » : ce n’est plus l’interprète qui entre dans la peau d’un personnage, mais le personnage qui possède l’interprète :
« Il est en nous. (…) On s’aperçoit alors que l’anticipation marche à cent pour cent. On est tellement sur la « même longueur d’ondes » que c’est presque lui, en nous, qui pense le discours avant de le dire. »

Phénomène rare, durant lequel on a réellement le sentiment d’être habité par l’autre, de sentir et comprendre ses pensées avant même qu’il ne les exprime.
Dans cette situation, l’interprète n’est plus, il n’existe plus en tant que sujet pensant autonome, il s’expose à un oubli total de lui-même.
Sa mission finie, il semble alors revenir de loin, se retrouvant comme réincarnant son propre corps et ses pensées, ce mécanisme nécessitant plusieurs secondes à s’opérer.
Selon Francis Jeggli, l’interprète peut même aller jusqu’à, inconsciemment, imiter la façon de signer de la personne sourde. En se dépersonnalisant, il disparaît aux yeux des locuteurs pour mieux intégrer son rôle.

Logiquement certain(e)s de mes collègues ont cherché à fusionner les rôles de l’interprète en langue des signes et celui de comédien en montant sur scène comme artiste et interprète lors de spectacles bilingues F/LSF.
C’est le sujet de ce reportage de France 3 sur la pièce Ouasmok adaptée en LSF par Sandrine Schwartz, interprète-comédienne F/LSF.

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Sources :
– Anne Dubois : article d’après mémoire : Artiste… Interprète… –  journal de l’AFILS n°72, décembre 2009
– Francis Jeggli : Réflexion sur le métier d’interprète, le jeu du « je » – journal de l’AFILS n°32/33, février/avril 1998
– Véronique Savary : mémoire « Le trac et les interprètes en langue des signes »

Journal de l’AFILS n°85

C’est un numéro un peu spécial que nous propose aujourd’hui l’équipe de rédaction du journal de l’AFILS avec un bel hommage à notre collègue Laëtitia Bénasouli qui nous a quittés bien trop tôt au mois de mai 2013.
Membre de l’Association des interprètes en langue des signes française depuis 2007, elle a toujours été là pour offrir son énergie, son talent, son dynamisme afin de faire vivre notre métier, de le faire reconnaître mais aussi d’assurer des relations enrichissantes entre collègues notamment en Ile-de-France dont elle était la représentante régionale.
Ayant assisté aux nombreuses réunions qu’elle menait, je ne peux que saluer sa volonté, sa force de proposition et de persuasion pour animer cette antenne régionale.

Ainsi que l’écrit le conseil d’administration de l’AFILS, « dans l’épreuve Laëtitia a toujours gardé le sourire et a toujours fait preuve de la combativité qui était au coeur même de sa force de caractère.
Par son combat sur la défense et la reconnaissance de notre métier, par sa présence sur le terrain, sa réactivité et son professionnalisme, pour son investissement dans l’association, sa joie de vivre, sa chaleur humaine et tous les moments partagés avec elle, pour la personne qu’elle était et ce qu’elle laisse en nous, Laëtitia reste a jamais dans nos coeurs. »

Sinon, dans ce numéro je vous recommande le dossier intitulé « adaptation ou interprétation » qui s’interroge sur les nécessaires adaptations d’une langue à l’autre lorsqu’il faut transmettre un texte théâtral ou religieux et l’article d’après mémoire : « quelle place pour l’interprète dans l’évolution de la langue des signes ».

afils A 85

Capture d’écran 2013-09-19 à 10.20.19

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Si vous souhaitez commander un numéro (celui-ci ou un plus ancien) ou vous abonner, il vous suffit d’aller sur le site de l’Afils où vous trouverez un bon de commande : http://bit.ly/journalafils .

Traduire des poèmes

Environ une à deux fois par mois, par exemple à l’issue d’une conférence que nous avons interprétée en langue des signes française (LSF), des personnes du public viennent nous voir et nous posent trois questions :

– La langue des signes c’est universelle, c’est la même dans tous les pays ?
– Non c’est pour quoi nous sommes interprètes en langue des signes française et non pas allemande, anglaise ou espagnole…

– Comment vous est venu l’idée d’apprendre cette langue (pour être franc, les gens disent plutôt langage), vous avez des sourds dans votre famille ?
– Non (en ce qui me concerne), au départ j’étais simplement fasciné par la beauté et l’ingéniosité de cette langue.

– On peut vraiment tout traduire en langue des signes ?
– Oui absolument tout, du plus concret (« j’aime le gâteau au chocolat ») au plus abstrait (« le néant, en tant que ce néant immédiat, égal à soi-même, est de même, inversement, la même chose que l’être. La vérité de l’être, ainsi que du néant, est par suite l’unité des deux ; cette unité est le devenir »Hegel).
Il suffit « juste » de comprendre l’énoncé (car nous traduisons du sens et non un mot = un signe).

Pour achever de les convaincre, je devrais alors ajouter qu’on peut même traduire de la poésie.
En voici deux exemples récents :

D’abord, pour le plaisir des yeux, un poème en LSF du poète sourd Levent Beskardès (Turquie – France), signé par l’auteur. La traduction française (en consécutive) est lue par Mathieu Penchinat.

Puis un poème un poème de Brigitte Baumié (France), lu par l’auteure et traduit simultanément (après sans doute un long moment de préparation et de réflexions avec l’auteure) en LSF par Marie Lamothe.

Ces deux vidéos ont été réalisées durant le festival « Voix Vives de Méditerranée en Méditerranée » , grande fête de la poésie méditerranéenne contemporaine qui accueille pendant neuf jours au mois de juillet de nombreux poètes et des artistes venus de toutes les Méditerranées.

D’autres captations sont visibles en suivant ce lien : http://bit.ly/nN01O8

Art’Pi !

Une fois n’est pas coutume mais je voudrais vous faire part de mon coup de cœur pour ce nouveau magazine accessible uniquement en ligne (car au format PDF) : Art’PI.

Son objectif est de réunir l’Art et le « typique Sourd  » (que l’on traduit en langue des signes par « Pi » – les initiés comprendront).

Vous y trouverez des informations riches et variées sur l’actualité des spectacles vivants, des manifestations, des événements circulant autour de la culture sourde et de la langue des signes.
Ainsi, vous pourrez lire des reportages sur des spectacles mêlant français et LSF, accessibles à tous, sourd ou entendant, grâce au travail spécifique effectué par des interprètes en langue des signes française (LSF).
C’est aussi un support qui permet aux associations, artistes et professionnels sourds ainsi qu’aux professionnels entendants créateur de projets accessibles ou mixtes, de déposer des annonces, de se faire connaître ou de faire connaître leurs œuvres.

Belle mise en page, photographies soignées,remarquables interviews de professionnels sourds ou entendants qui œuvrent dans le secteur culturel, surprenants reportages sur la mode, la télévision, l’art, informations pointues sur les nouvelles technologies, ce magazine est une source d’informations passionnantes sur la culture sourde et ses passerelles vers le monde des entendants.

Bref, vous l’aurez compris, allez vite sur le site de ce nouveau magazine et abonnez-vous, c’est gratuit : Art’Pi Abonnement.
Ou consultez le en ligne grâce à la version feuilletable.

Et voici le sommaire du N°2 pour vous mettre l’eau à la bouche :

L’International Visual Théâtre en danger

International Visual Théâtre (IVT) est un lieu emblématique pour la communauté sourde mais également pour les interprètes en langue des signes française (LSF) qui y interviennent régulièrement, un lieu où se mêlent dans la joie et la découverte sourds et entendants.

Ainsi que l’explique Léna Martinelli sur le site internet Les Trois Coups, « l’I.V.T. est un carrefour culturel, un espace d’échanges et de découvertes où est née une nouvelle approche du spectacle vivant. Première compagnie professionnelle de comédiens sourds, pionnier de l’enseignement de la L.S.F. (langue des signes française), elle œuvre, depuis 1976, à la rencontre entre les cultures sourde et entendante. Depuis plus de trente ans, des hommes et des femmes mettent leurs talents au service d’une mission : transmettre et diffuser la culture de la L.S.F. par des spectacles (ouverts à tous), des ateliers (chaque année près de 900 personnes apprennent la langue des signes à l’I.V.T.), et une maison d’édition ».

Or, aujourd’hui l’existence de ce lieu de cultures est menacée et hier, Emmanuelle Laborit a organisé une réunion d’information dans les locaux du théâtre pour  dénoncer le manque d’intérêt de l’Etat pour cette institution : dès l’inauguration, elle avait rappellé à quel point les subventions étaient modestes, insuffisantes pour assurer la survie d’IVT. Ainsi, souligne-t-elle, « le seul service de l’Etat à soutenir le fonctionnement est la DRAC Ile-de-France à hauteur de 16% du budget global qui s’élève à 1,5 million d’euros« .

En appui à cette revendication, Véronique Dubarry, adjointe (EELV) au maire de Paris chargée du handicap dénonce cette situation dans un billet paru sur le site de Médiapart.

Le voici :

L’International Visual Theatre (IVT), à Paris, est unique: des comédiens sourds s’y expriment en langue des signes. Or son existence de l’IVT est fragilisée par le désengagement de l’État, prévient Véronique Dubarry, membre du conseil d’administration de l’IVT, adjointe (EELV) au maire de Paris, chargée du handicap.

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Emmanuelle Laborit, grande comédienne qui a remporté, en 1993, le Molière de la révélation théâtrale pour son interprétation dans Les Enfants du silence, auteure du Cri de la mouette, livre dans lequel elle relate son combat et sa découverte de la langue des signes, donnera lundi soir, en tant que directrice de l’International Visual Theatre (IVT), une conférence de presse pour tirer la sonnette d’alarme sur la situation de son établissement. Rien que de très banal: les établissements culturels se déclarent les uns après les autres au bord de l’agonie financière et donc tout proches de mettre la clé sous la porte.

Parce que l’IVT, unique en son genre, a un projet qui conjugue projets visuels et corporels et langue des signes française (LSF), la Ville de Paris accompagne ce théâtre depuis sa création. Il est donc possible que les collectivités, suppléant l’Etat, mettent la main à la poche pour venir en aide à ces établissements. Mais la plupart d’entre elles, elles-mêmes au bord de la faillite, ne peuvent qu’assister, désespérées, à la disparition de la culture de proximité pour tous et toutes.

La loi de 2005, jusqu’à ce qu’elle soit récemment sérieusement «rabotée» cet été, a décrété la mise en accessibilité des établissements recevant du public. Mais en ce qui concerne les lieux culturels, l’accessibilité doit aussi permettre aux personnes handicapées d’être les artistes que l’on vient voir. L’IVT fait cela et bien plus. Il permet à des actrices et à des acteurs sourds de se réaliser dans leur passion du théâtre sans pour autant s’enfermer dans une logique qui aboutirait à un théâtre pour les sourds par les sourds. Les spectacles qui y sont proposés, ouverts, mélangent allègrement les acteurs sourds et parlants, proposant des allers-retours entre les deux cultures. Parce que la LSF est une culture. L’IVT lui rend ses lettres de noblesse, langue à part entière, longtemps interdite, encore méprisée.

Des expériences de ce type, mêlant culture et handicap (même si, parfois, le terme même de «handicap» est récusé), il y en a quelques unes, rares. Pourtant, donner à voir le talent des personnes handicapées fait partie de ce que l’on appelle communément le «changement de regard». Si nous voulons que cette diversité puisse continuer à exister, à s’exprimer dans sa différence, nous avons la responsabilité de soutenir ceux qui la font vivre. Le seul effort des collectivités territoriales ne suffira pas à rendre la culture accessible à touTEs. L’engagement de l’Etat doit être une priorité.

Si demain, faute de ce soutien financier, ce type d’expérience innovante, ce genre de lieu devait au mieux survivre, au pire disparaître, c’est autant d’efforts des élus locaux mais surtout des membres d’associations, bénévoles ou salariés, qui resteront vains. Ce sera la mort de la culture pour touTEs qui permet à chacunEs d’enrichir de sa différence une société sans barrière, sans préjugé.

Véronique Dubarry
http://www.mediapart.fr/

Et pour connaître le programme de la saison 2011/2012, cliquez sur l’image ci-dessous:

Héritages

La langue des signes a été interdite en France durant cent ans et elle n’est reconnue officiellement que depuis 2005.

C’est cette histoire des sourds en France qui est au coeur d’Héritages, une pièce en deux actes qui se joue à l’IVT – International Visual Théâtre.
La mise en scène est signée Emmanuelle Laborit, figure emblématique de la communauté sourde qui a obtenu un Molière pour son interprétation des Enfants du Silence et qui a rédigé un livre retraçant son enfance, Le Cri de la Mouette.

Héritages donc… celui légué par les parents de Julien, sourd profond de naissance. Il revient vingt cinq après dans sa maison familiale. Il retrouve ses frères et soeurs, son passé aussi. Seul sourd dans sa famille, il a vécu une enfance désastreuse soumise à l’autorité obtuse d’un père obsédé par les thèses oralistes d’Edward Graham Bell, inventeur du téléphone et ennemi déclaré de la langue des signes.

Et voilà comment la petite histoire rejoint la grande grâce à cette pièce émouvante qui mêle deux langues, deux cultures et qui plaide pour plus de tolérance.

Sur scène, trois comédiens sourds, Simon Attia, Noémie Churlet, Thomas Leveque et trois entendants, Marc Berman, Serpentine Teyssier et Anne-Marie Bisaro (interprète de grand talent qui explique la présence de ce billet culturel sur ce blog) se donnent la réplique, par mots et par signes.

Ci dessous, Emmnuelle Laborit nous parle de son parcours, de la langue des signes, de la place des sourds dans la société française et de cette nouvelle pièce de théâtre écrite par Bertrand Leclair. Elle est traduite par Corinne Gache.

Pour lire une critique enthousiaste sur la pièce de théâtre cliquez ici.