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Interprète F/LSF 3.0 sur Xbox 360

photo-kinectAu départ il y a un brevet déposé par Microsoft en février 2009 présentant Kinect : un système de reconnaissance doté d’une caméra utilisant des techniques d’interaction et branché sur la console Xbox 360.

Son principe est simple : vous pouvez interagir avec le jeu sélectionné grâce à la  reconnaissance des mouvements. On peut ainsi jouer sans aucune manette ni périphérique autre que son propre corps. Avec cette caméra, kinect détecte vos mouvements et vous pouvez skier, courir, participer à un match de basket sans tenir de joystick, vous êtes réellement dans le jeu.

Ludique ? Certainement car qu’à la différence de la Wii de Nintendo, vous avez les mains libres.
Mais pas uniquement. En effet cette particularité technologique a permis d’ouvrir un nouveau champ de recherche vers le monde du handicap en général et celui de la surdité en particulier.

Ainsi les chercheurs de Microsoft Asia et ceux de l’Institute of Computing Technology de la Chinese Academy of Science ont collaboré pour mettre en place un joli projet, l’objectif étant de concevoir un système capable de traduire les langues des signes en écriture ou en voix de synthèse, afin de permettre à ces personnes de communiquer aisément avec ceux qui ne connaissent pas leur langue et vice versa.

La façon dont le système fonctionne est assez astucieuse. En enregistrant puis en normalisant les mouvements de la langue des signes, le système utilise un algorithme pour déterminer l’alignement du mouvement de la trajectoire 3D. Une fois que la machine a assimilé les données visuelles, elle essaye de les faire correspondre aux mots qu’elle connaît par ordre de pertinence via son dictionnaire interne. A l’inverse, le système peut aussi traduire les textes sous la forme d’avatars signeurs qui apparaissent à l’écran.

Les 1ers essais en 2012

Pour l’instant, seule l’ASL (langue des signes américaine) est au programme mais il est prévu qu’un grand nombre de langues des signes soient implémentées une à une afin que ce traducteur profite à une majorité de personnes sourdes ou malentendantes.

Autre évolution possible : les chercheurs espèrent que cette technologie permettra un jour aux personnes sourdes d’interagir avec leur ordinateur et ou leur smartphone en utilisant leur propre langue, comme nous  utilisons déjà, depuis quelques années, la reconnaissance vocale de Google Now ou de Siri d’Apple.
Mais cela signifie, au préalable, que les ordinateurs et consoles soient capables de décrypter les langues des signes et d’interagir en conséquence.

Le système développé par Microsoft Asia en Juillet 2013

« Nous considérons que les technologies de l’information devraient être utilisées pour améliorer la vie quotidienne de tous », explique Guobin Wu, responsable de programme de recherche chez Microsoft Research Asia. « Même s’il ne s’agit encore que d’un projet de recherche, nous espérons qu’il sera bientôt possible de mettre en place un outil interactif pour défier la frontière qui nous sépare les sourds et malentendants ».

Il faut, bien sur, saluer ce projet : non seulement il cherche à améliorer la communication entre sourds et entendants mais surtout il consacre la valeur des langues des signes, leur capacité à transmettre des messages, des idées, des concepts. Il les considère comme de vraies langues qu’on peut traiter et traduire comme d’autres langues orales telles que l’anglais, le chinois, l’espagnol…
[Je préfère d’ailleurs ce type de recherches à celles sur la « réparation » de l’oreille via les implants cochléaires qui à l’inverse nient tout intérêt aux langues des signes, se focalisant sur l’oreille cassée et le nécessaire passage par l’oralisme pour communiquer.]
Néanmoins l’efficacité de ces technologies est encore limitée et je doute que ce système puisse traduire fidèlement et agréablement un long discours.

En effet les langues des signes sont vivantes, complexes. Elles ne sont pas qu’une succession de signes. Elles possèdent leur propre syntaxe qui est intimement liée à la perception visuelle, puisque cette langue répond à une logique visuelle et non auditive. Ainsi la grammaire de la LSF n’est pas identique à celle du français (par exemple la place des mots dans la phrase n’est pas la même). Elle se construit comme un plan au cinéma. D’abord le temps (passé-présent-futur), ensuite le lieu (où cela se passe-t-il ? ), puis les acteurs (qui ? ) et enfin l’action (le verbe).

Les signes sont basés sur l’utilisation des mains mais aussi du regard et de l’espace, des expressions du visage (il est admis que les langues des signes sont composées de 5 paramètres) : les configurations des mains, leurs emplacements, leurs orientations et leurs mouvements forment des signes équivalents à des mots disposés devant soi comme sur une scène de théâtre. Les emplacements de ces signes, ainsi que la direction du regard, permettent de visualiser les relations (actif, passif ?), le temps (signes tournés vers l’arrière pour le passé, vers l’avant pour le futur). Le visage et le mouvement des épaules servent aussi à exprimer les nuances du discours par exemple l’ironie, le doute, la fermeté…

Les caméras ont-elles aujourd’hui la précision et la finesse nécessaires pour détecter tous ces paramètres ? Les algorithmes sont-ils assez élaborés pour déterminer avec exactitude l’intention du locuteur ? A voir…
Au mieux, aujourd’hui ce système pourrait sans doute traduire quelques signes simples en mots, quelques phrases basiques (sujet/verbe/complément).
Néanmoins les perspectives sont prometteuses notamment avec l’arrivée des « lunettes intelligentes« .

A noter que ces chercheurs asiatiques ne sont pas les seuls à travailler sur ce projet.
En Janvier 2013, j’ai été contacté par des étudiants de l’Ecole Polytechnique qui voulaient développer un système équivalent dans le cadre de leur projet de fin d’année.
Alors, pendant des heures j’ai signé devant leur caméra kinétique « bonjour », « au revoir », « mon nom est », « ça va »… afin que l’ordinateur enregistre toutes les variations de la LSF et reconnaisse à coup sur ces successions de signes pour les traduire vers l’écrit.

Heureusement pour nous, les interprètes humains, leur objectif n’est pas de créer un super interprète 3.0.
En effet tandis que je leur faisais part de mes reserves sur la fiabilité de ce mode de traduction, ces futurs ingénieurs m’ont expliqué que leur but était de générer un système de reconnaissance pour des conversations simples comme nous pouvons en avoir à un guichet de la SNCF, à la CAF, La Poste, la mairie…
Or avant qu’une machine soit capable de comprendre et de traduire les méandres et autres subtilités de l’administration française nous avons encore de beaux jours devant nous…

Entre sourds et soignants, une communication au plus mal

hopitalIl ne faudrait pas croire les aventures d’Arsène, interprète F-LSF, que je mettais en scène dans mon billet précédent étaient uniquement nées de mon imagination. En effet, il nous est souvent difficile de nous faire accepter dans ces structures hospitalières régies par des règles ancestrales ou des codes cachés que notre présence vient troubler.

Conséquence logique : de nombreux témoignages décrivent les multiples difficultés auxquelles les personnes sourdes ou malentendantes doivent faire face pour communiquer avec le personnel soignant. D’ailleurs, même si nous manquons de données chiffrées précises (l’INPES y travaille via son baromètre santé sourds et malentendants), on constate chez cette population une prévalence élevée de surpoids, cholestérol, diabète, maladies cardiaques, respiratoires, gastro-intestinales et bien sur sida…

Jean Dagron, médecin, s’est démené pendant des années pour que l’on ne fasse pas comme si de rien n’était, pour que cette communauté puisse être enfin acteur de sa propose santé, qu’elle puisse s’impliquer dans les parcours de soin.  Il a été, par exemple, l’initiateur de la consultation expérimentale en langue de signes à l’hôpital de la Pitié-Salpétrière à Paris, puis médecin au CHU de Marseille.
Dans son ouvrage, Les Silencieux, il racontait combien, lors d’une consultation médicale avec des personnes sourdes, les malentendus peuvent s’accumuler faute d’une communication fluide, chacun (patient et soignant) venant avec sa propre langue orale. Alors que faire quand on ne peut trouver un interprète (voire qu’on « oublie » d’en réserver un) ou que le médécin ne signe pas ?
Ecrire ? Ce n’est pas si simple. « Les sourds ont un rapport difficile avec l’écrit. Ils peuvent apprendre de nouveaux mots, mais le sens d’un texte peut leur échapper ». 

Un exemple que raconte le Dr Dagron : « un patient sourd reçoit une ordonnance où il est écrit : « trois comprimés à répartir dans la journée au moment des repas. » Il a dû être hospitalisé en urgence, parce qu’il avait avalé trois comprimés d’anti-inflammatoires à chaque repas ! « 

Autre témoignage qu’il nous livre : Monsieur G, sourd, a un diabète mal contrôlé depuis des années. Avec de graves complications, surtout aux pieds. « Quand il vient me voir, Monsieur G me raconte qu’il s’était rendu la veille aux urgences et avait été renvoyé chez lui à 3 heures du matin avec un courrier et un numéro de téléphone pour prendre rendez-vous. Je téléphone au médecin de garde qui me fait la réponse habituelle : « Il n’y pas eu de problèmes, la communication était possible, je lui ai expliqué qu’il fallait équilibrer son diabète. » En fait, depuis des mois, M. G est en échec thérapeutique, en partie, « parce que les soignants sont en échec de communication, sans en avoir conscience. »

Il raconte encore cette histoire d’un sourd, amené aux urgences pour une appendicite. Ce dernier explique : « d’ordinaire, c’est mon oncle qui m’aide avec les médecins. Aux urgences, on a attendu, j’étais sur un brancard, puis on m’a séparé de mon oncle. On a roulé le brancard dans une pièce remplie de machines médicales, j’ai cru que c’était le bloc opératoire, je voulais les avertir avant l’opération que je suis allergique, ils ne comprenaient pas, quelqu’un est entré, la porte est restée ouverte. J’ai aperçu mon oncle et je me suis mis à signer. Mais j’ai senti quelqu’un m’attraper par-derrière, ils me prenaient pour un fou… Une infirmière a dit à mon oncle qu’elle était désolée. »

Cet ouvrage illustrait la situation française en 2008, date de sa parution. Hélas, mon expérience sur le terrain d’interprète en langue des signes française me permet de dire qu’elle n’a que peu changée si ce n’est la création de 12 unités d’accueil pour les personnes sourdes ou malentendantes, ou les actions de communications menées par l’INPES. Trop souvent la consultation demeure, pour la personne sourde, une expérience humiliante, frustrante. Sans interprète, il ne peut expliquer avec ses propres phrases ses maux à un médecin, comprendre les explications…

Néanmoins il ne faudrait pas croire que le manque d’interprètes en milieu hospitalier ou plus généralement son inaccessibilité aux personnes sourdes (absence d’intermédiateur sourd, personnel médical ne sachant pas signer…) est propre à la France.

Ainsi dans un article du 7 mai 2013 publié dans le quotidien britannique The Guardian on peut lire : « le manque d’interprètes en langue des signes anglaise (BSL) met en danger les personnes sourdes » comme cela est arrivé à Elaine Duncan, une patiente sourde admise à l’hôpital de Ninewells de Dundee.
Bien que la British Sign Language (BSL) soit sa langue maternelle, cette patiente n’a pas pu avoir accès à un interprète en langue des signes durant les 12 jours de son séjour à l’hôpital pour une ablation de l’appendicite rapporte le journal . « À de nombreuses reprises j’ai montré du doigt une affiche présentant un service d’interprètes en langue des signes et j’ai également remis la carte de visite d’un interprète en BSL au personnel médical , mais je suis restée abandonnée et ignorée » explique-t-elle. « C’était une expérience terrifiante, je me sentais seule, effrayée comme si j’étais en prison. »

Comme l’explique l’association anglaise « Signature », cette situation kafkaïenne est dû à un trop petit nombre d’interprètes anglais-BSL formés et diplômés (qu’ils évaluent à 800 pour tout le Royaume-Uni). Ils sont pourtant indispensables. « Être transporté en urgence à l’hôpital est déjà angoissant. Mais c’est bien pire si vous ne pouvez pas comprendre ce que les médecins cherchent à vous expliquer, ou que vous vous réveillez après une opération ne sachant toujours pas pourquoi vous êtes là. »

De plus, contrairement à ce qu’imagine le personnel médical britannique la lecture labiale ou le passage par l’écrit ne peut résoudre tous les problèmes de communication. « La langue des signes est leur langue première et dans ces situations de stress elle est indispensable pour garantir une bonne compréhension de part et d’autre. » Parfois le personnel hospitalier, croyant bien faire, demande à des membres de la famille de venir à la place de l’interprète, mais là encore, « Signature »  rappelle que leur niveau en BSL est souvent faible et que leurs attaches familiales peuvent brouiller la qualité de la traduction l’émotion étant parfois trop forte, notamment lors de l’annonce d’un diagnostique sévère.

Alana Trusty, directrice de « Links », un service de défense des droits des personnes sourdes qui a notamment conseillé Elaine Duncan dans son combat contre l’hôpital ajoute : « imaginez si vous étiez hospitalisé en France. Seriez-vous capable de lire simple un formulaire rédigé en français demandant votre consentement pour un acte chirurgical ? Ou pourriez-vous comprendre quelqu’un qui parle français à votre chevet ? C’est exactement ce qui se passe pour les personnes sourdes. »

Et encore, elle n’envisage pas le cas des sourds anglais qui osent traverser la Manche pour voyager en France…

L’arnaque du couteau suisse

couteau-suisse

Couteau suisse : c’est ainsi qu’une de mes professeures d’interprétation F-LSF, surnommait les interfaces de communication en langue des signes françaises (LSF) car ils se prévalent souvent d’une myriade de compétences  et de références impressionnantes qui dissimule en réalité une absence de qualités professionnelles. Un peu comme cet instrument qu’on croit universel mais qui finalement ne coupe pas très bien le saucisson, débouche mal les bouteilles, décapsule difficilement les bières et ne scie pas du tout les branches des arbres.

L’exemple ci-dessous (merci à Didier pour cette trouvaille), ou cette autre annonce parue le lendemain sur le site leboncoin.fr, résume parfaitement la situation ambiguë de ces personnes qui se présentent comme des professionnels de la langue des signes française (interface, médiateur, professeur, traducteur, interprète…) mais qui en fait ne possèdent ni diplôme ni parcours universitaire ou même études supérieures justifiant une telle mise en avant.

Souvent, parce qu’ils ont suivi une initiation à la LSF de quelques semaines ou parce qu’ils ont des parents sourds, ils ou elles se jugent parfaitement à même d’exercer nombre d’emplois demandant une compétence en langue des signes (que malheureusement ils ne possèdent pas). Mieux certains imaginent même pouvoir enseigner cette langue qu’ils pratiquent si maladroitement !

Pour mieux comprendre ce que représente ces petites annonces, imaginez simplement votre réaction devant une personne qui, se souvenant vaguement de ses cours d’anglais en 6ème, se présenterait à vous comme experte en cette langue !!!

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Néanmoins je ne souhaite pas ici jeter l’opprobre sur les associations qui permettent un rapprochement entre les sourds et les entendants grâce notamment à des animateurs/trices qui, bien que maîtrisant parfois mal la LSF, proposent des activités à des personnes sourdes et/ou entendantes dans le but d’aider ces deux communautés à mieux se connaître ou bien qui organisent des permanences d’accueil et d’écoute au sein d’administrations publiques.
Ils font oeuvre de médiation certes – parfois sans la présence d’interprètes, hélas – mais au moins ils ne s’arrogent pas des titres ou des fonctions qu’ils ne possèdent pas.

Ce que je dénonce inlassablement au fil de mes billets (malgré les nombreuses critiques que cela me vaut comme celle-ci ou celle-là) ce sont des individus comme « Martin » qui, n’ayant suivi aucune formation diplômante, s’arroge le droit d’exercer une activité auprès d’un public souvent fragilisé car mal intégré dans la société française, peu informé, manquant de repères.

Ce sont ces personnes illégitimes que j’accuse effectivement d’exploiter la faiblesse et la naiveté de certaines personnes sourdes pour leur propre bénéfice (financier bien sur) et le contentement de leur ego (« regardez comme je suis gentil, j’aide les sourds »).
Cette annonce parue sur leboncoin.fr en est la preuve éclatante et malheureusement, un peu partout en France, des personnes bien ou mal intentionnées profitent du flou entourant la reconnaissance de la profession d’interprète en langue des signes française pour arnaquer des personnes sourdes ou malentendantes.
Cela doit donc nous motiver nous, les interprètes F-LSF, à nous battre pour obtenir enfin des pouvoirs publics une reconnaissance officielle de notre activité d’interprète/traducteur afin d’éviter ce type d’arnaque.

Quand on lit l’annonce ci-dessus on a envie de rire, mais, comme l’écrit un de mes collègues interprète, « interpréter sans compétence, c’est mettre en danger les usagers ». Imaginer simplement les dégâts que cause cette femme en traduisant n’importe comment une consultation médicale…

L’interprète, passeur de signes

La langue des signes est soumise aux mêmes problèmes de création lexicale que toute autre langue, et ces problèmes se résolvent d’une manière identique : soit par emprunt à des langues des signes étrangères ou bien à la langue dominante, en l’occurrence le français par l’intermédiaire de la dactylologie, soit par création intrinsèque d’un néologisme ou néosimisme (comme nous l’avons déjà vu avec l’exemple du signe pour [schizophrénie] ).
Comme nous le soulignions, c’est seulement quand les sourds ont acquis un nouveau concept qu’alors ils créent le signe permettant de l’exprimer. En revanche si on crée artificiellement le signifiant (le signe gestuel) en premier, en « forçant la main » des sourds, ce signe ne survit pas à la naissance d’un doublon créé par les sourds eux-mêmes qui, lui, respectera le génie de la LSF.

Ce préambule pour rappeler que les interprètes en langue des signes ne sont pas (ou très rarement) des linguistes malgré leur excellente connaissance de la LSF ni, a fortiori, des membres de la communauté sourde même s’ils y ont des attaches plus ou moins fortes. Il n’est donc pas dans notre rôle d’imaginer, d’inventer des signes. Au contraire, nous devons faire attention à ne pas malmener cette langue, à la respecter et simplement à patienter. Car l’interdiction de la LSF en 1880 suite au Congrès de Milan pour une centaine d’années a eu comme conséquence (entre autres) une carence lexicale dans certains domaines où la LSF commence seulement à avoir accès.
Ainsi, je participais récemment à la Mairie de Paris à une commission sur l’accessibilité de la culture et nous avons dû rappeler qu’hélas la LSF aujourd’hui était encore très pauvre en vocabulaire sur les techniques picturales, les noms des périodes ou des mouvements artistiques…

C’est surtout un problème pour les interprètes qui, en attendant que les sourds créent de nouveaux signes, doivent faire des prouesses de paraphrases et de périphrases.
Par exemple il n’existe pas (à ma connaissance) un signe unique signifiant [euthanasie]. Nous devons donc passer par un « périsigne » comme « interrompre le traitement médical jusqu’à ce que mort s’en suive ».
Interpréter correctement demande alors comme compétence supplémentaire de savoir jongler dans sa tête avec les définitions des termes pour qu’à tout moment si le signe relié à un concept n’existe pas on puisse le remplacer par la définition du terme en lien avec le contexte. C’est aussi pour cette raison qu’il faut faire confiance aux véritables professionnels (les interprètes/traducteurs diplômés) habitués à cette gymnastique plutôt qu’à des amateurs qui chercheront systématiquement à plaquer un signe (voire un code comme la première lettre du mot en français) sur un mot ; car la tentation est grande pour les pédagogues entendants qui enseignent directement en LSF, les interfaces ou les médiateurs (ou pire, toutes les personnes qui s’improvisent interprètes) d’inventer des signes. C’est tellement rassurant d’avoir toujours un signe en correspondance avec un mot !

Il faut ici préciser que cette carence lexicale est plus un problème pour l’interprète que pour les sourds eux-mêmes. En effet, les sourds ne sont pas avares de périphrases. De plus les langues des signes possèdent un caractère particulier que n’ont pas les langues vocales : la grande iconicité. Ce phénomène décrit par Christian Cuxac permet de faire passer de très nombreux concepts sans avoir recours au lexique standard (ou normé).

Pour revenir sur le processus de création, je vous propose de prendre l’exemple du signe [psychiatre] dont la genèse nous est racontée par Francis Jeggli dans un article qu’il a rédigé pour la revue Persée : « L’interprétation Français/LSF à l’Université (2003) » :

« Ce processus s’est répété pour d’autres concepts des centaines de fois depuis ces vingt dernières années. Voici un autre exemple de l’évolution d’un signe : il y a près de vingt ans il existait un signe qui pouvait se traduire littéralement par « celui qui voit à travers » pour signifier « psychiatre ».

Ce signifiant désignait autant un psychiatre qu’un psychologue ou un psychanalyste. Plus les sourds ont eu accès aux études supérieures (éducateurs spécialisés, aides médicaux psychologique…), plus la stratification conceptuelle s’est affinée. Ainsi est d’abord apparu le signe [psychologue], fait avec les deux mains qui se superposent pour former grosso modo la lettre grecque : « psi ».

Puis est apparu le signe [psychiatre] (correspondant cette fois exactement au français « psychiatre ») : la main dominante rappelant le « P » de la dactylologie, se posait sur la tempe. Le choix de ce signe peut s’expliquer ainsi : l’emplacement de la tempe réfère à la zone de la psyché (par exemple, les signes [fou], [délirant], [rêve], [illusion], [hallucination], etc., se réalisent tous au niveau de la tempe) ; quant au « P », il provient de l’influence du français. C’est ce que l’on nomme l’initialisation d’un signe : la forme de la main correspond en dactylologie à la première lettre du mot en français.
Enfin, ce signe évolua encore pour se libérer de son influence française et devenir ce qu’il est aujourd’hui [psychiatre], avec la main en forme de « bec de canard », qui dérive de la configuration manuelle du verbe [soigner]. C’est donc là aussi un synthème dont la traduction littérale pourrait être : « … qui soigne la psyché ».

Par ces créations linguistiques, on comprend qu’il existe  un danger d’émiettement dialectal du jargon universitaire. En effet certains néologismes ont bien suivi toutes les étapes décrites plus haut mais ne valent que dans une région, alors que d’autres signifiants nouveaux correspondant à une même référence voient aussi le jour à quelques centaines de kilomètres de distance, chaque communauté sourde locale créant ses propres signes. »

C’est là que les interprètes vers la langue des signes française endossent (malgré eux pour certains) un rôle linguistique : en travaillant sur des zones géographiques étendues, en traduisant les journaux télévisés ou sur internet les dépêches de l’AFP comme le fait Websourd, en intervenant via la visio-interprétation, ils participent pleinement à la diffusion des nouveaux signes  les faisant parcourir des centaines de kilomètres en quelques secondes ou quelques minutes grâce aux nouvelles technologies.
Cette fonction (cachée) de passeur de signes est donc fondamentale : en recensant les signes existants pour exprimer telle ou telle idée ou concept pour ne conserver que le ou les plus courants ou à leur yeux les plus signifiants, ils préservent l’unité nationale de la LSF et permettent au communautés sourdes isolées de s’approprier les nouveaux signes créés par d’autres sourds.

À chacun son signe

Récemment, alors que je devais interpréter en langue des signes française le journal de 20h sur LCI, je demandais via Twitter si quelqu’un connaissait le signe pour David Beckham.
En effet, pour l’interprète, l’irruption de noms de famille dans les discours qu’il traduit vers la LSF est souvent synonyme de décrochage, de perte de temps, de dépense inutile d’énergie.

Aussi, pour affronter cet obstacle nous utilisons différentes stratégies.

La première, la plus évidente et la plus fatigante, qui s’apparente à du transcodage, est simplement de dactylologier (ou épeler) le nom. Mais c’est long, fastidieux et la réception (compréhension) est souvent difficile surtout quand l’interprète est en tout petit au bas de l’écran de télévision ou bien si durant une conférence, la personne sourde est assise en haut de l’amphithéâtre.
Par exemple si pendant un journal télévisé je dois épeler Manuel Valls tout va bien (5 lettres) en revanche s’il s’agit de Pierre Moscovici ou pire de Najat Vallaud-Belkacem l’exercice se corse et mes doigts risquent rapidement de s’emmêler. Sans parler des célébrités étrangères qui ont toutes les chances de voir l’orthographe de leur nom écorché.

Seconde possibilité, remplacer le nom par le titre ou la fonction de la personne. On peut alors aisément mettre [Ministre des finances] à la place de Pierre Moscovici ou [Ministre des droits de la femme] pour Najat Vallaud-Belkacem.
L’interprète traduisant du sens, ce dernier est respecté puisque ces personnes sont mentionnées pour leur action (ou inaction) en tant que ministre, président de la République, maire…

Malheureusement si je choisis l’option 2 pour traduire David Beckham cela donne « joueur de football britannique » et c’est un peu vague. Mais si j’ajoute « récemment embauché au PSG pour une durée de 5 mois avec le maillot numéro 32″  je « sur-traduis » et c’est beaucoup trop long.

Heureusement il existe une troisième possibilité ce qu’ Yves Delaporte dans son ouvrage « Les Sourds c’est comme ça », appelle les « noms-signés ».
Ainsi, il suffit qu’une personne (entendante) fréquente régulièrement la communauté sourde ou bien que la communauté sourde parle fréquemment d’une personnalité (homme/femme politique, artiste, sportif, intellectuel, personnage historique…), pour qu’elle se voit attribuer par cette communauté un « nom-signé ».
Bien sur, chaque sourd a, en plus de son nom/prénom d’état-civil, son propre « nom-signé ».

Ces « noms-signés » se construisent de bien des manières.

Le premier ensemble de « noms-signés » est à la fois le plus vaste et le plus hétéroclite : ils font référence à une caractéristique de l’individu nommé.
C’est d’abord l’aspect physique (incluant la coiffure, le vêtement et ses accessoires)  : [yeux en amande], [coupe de cheveux en brosse], [cicatrice sur le front], [pendentif dans le cou], [avant-bras poilu], [longues boucles d’oreille], [grosse joue], [baraqué] …
Exemple : pour désigner Nicolas Sarkozy on signera [sourcil en pointe].

On rencontre aussi quelques métaphores comme [girafe] pour une femme de haute taille, [nounours] pour un garçon rondouillard.

Viennent ensuite les « noms-signés » ayant un rapport avec une habitude, avec le caractère  : [sans cesse remue ses pieds], [timide], [roule en moto], [rêveur], [caresse ses cheveux], [rigole tout le temps]…
Logiquement pour Napoléon, on glissera sa main sur le ventre.
Ce peut être aussi une qualité comme le « nom-signe » de Zidane illustrant sa capacité à être partout sur le terrain de football.

On peut aussi trouver des « noms-signés » se référant à un événement, une anecdote, le meilleur exemple étant Jésus-Christ qu’on désigne par les trous dans ses paumes de main suite à sa crucifixion.

Jésus-ChristCliquez sur l’image pour voir la vidéo du signe Jésus-Christ en LSF

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Enfin certains « noms-signés » rappellent l’origine géographique de la personne [asiatique] ou sa profession [artiste peintre].

De part leur acuité visuelle les sourds repèrent immédiatement le trait saillant d’un visage, le détail qui introduit une disharmonie, l’originalité d’un comportement. Ainsi on peut remarquer que les noms attribués aux personnages publics mettent souvent l’accent sur un trait que l’on retrouve dans les dessins satiriques de nos quotidiens comme ceux de Plantu dans le journal Le Monde. Par exemple [nez pointu] pour Jacques Chirac, [poches sous les yeux] pour Michel Rocard et [goitre proéminent] pour Edouard Balladur.

plantu

Cependant, ces noms, s’ils fonctionnent objectivement sur le mode de la caricature, ne traduisent en général aucune intention satirique et n’ont pas de connotation péjorative. Il ne sont pas là pour se moquer, rabaisser critiquer ou blesser.

C’est en particulier le cas de ceux qui peuvent surprendre par leur extrême franchise, voire leur crudité comme [gros nez], [yeux de travers] [dent du bonheur]…  Ils constatent simplement ce qui est, et permettent un repérage commode. Alors cessez de croire que Gérard Depardieu s’est enfui en Belgique vexé d’apprendre qu’en LSF il était désigné par [nez long et bosselé] !

Néanmoins reconnaissons que parfois l’attribution d’un «  nom-signé  » peut être malicieuse. Deux exemples : François Mitterrand est désigné par le signe vampire en référence à ses incisives qu’il a fait limer à la fin des années 80 et idem pour Ségolène Royal dont le premier « nom-signé » [royal] a été remplacé par [dents de devant rabotées] suite à ses opérations de chirurgie esthétique avant l’élection présidentielle de 2007.

Capture d’écran 2013-02-17 à 19.09.33cliquez sur l’image pour voir la vidéo du signe en LSF de Ségolène Royal

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La seconde catégorie de « noms-signés » regroupe ceux qui ne sont rien d’autre que la traduction en LSF d’un patronyme ou d’un prénom français, lorsqu’ils se trouvent avoir une signification. Mme Leblanc pourra être désignée par le signe [blanc], Claire par le signe [claire]

C’est ainsi qu’en jouant sur l’homophonie que le signe pour Jack Lang est [langue], pour Bernard Tapie [tapis] et pour Alain Juppé [jupe].

Je vous laisse imaginer quel pourrait être le «  nom-signé  » de Néron  !

Enfin il arrive que pour une même personne plusieurs signes entrent en concurrence. C’est le cas par exemple pour François Hollande désigné soit par le signe du pays [Hollande] soit par les grains de beauté sur sa joue :

Il suffit de le savoir pour ne pas être surpris et commettre un contre-sens en traduisant par erreur que Valérie Trierweiler est amoureuse de la Hollande et non du président de la République !

Pour le jeune sourd le premier lieu où il peut recevoir un « nom-signé » est sa famille ou s’il nait dans une famille d’entendants l’école (ou l’internat).

Pour les entendants c’est beaucoup plus aléatoire. Le professeur de cours de LSF, le collègue sourd avec qui on travaille, son voisin de palier, le copain de son fils…
Le processus d’attribution n’est pas formalisé. A un moment, un ou plusieurs sourds vont remarquer que tel signe correspond bien à la personne et si ce choix est pertinent il se diffusera rapidement sur l’ensemble du territoire notamment grâce aux interprètes ou au site internet Websourd et les traductions en LSF des dépêches de l’AFP qu’il propose chaque jour.

Ainsi ce peut être dans les banales interactions de la vie quotidienne qu’un «  nom-signé  » trouve son origine. Lorsque dans une conversation on évoque une personne qui ne possède pas encore de «  nom-signé  » on décrit en LSF les différents éléments de son aspect physique, à quoi peuvent éventuellement venir s’ajouter d’autres éléments d’information : maigre + petit + raie des cheveux sur le coté droit + mal rasé + toujours avec une écharpe rouge + comédien. Cette succession de signes constitue une source potentielle de «  noms-signés  ».  Par la suite, la série se réduira à un ou deux éléments, variant selon les interlocuteurs, jusqu’à ce qu’un consensus finisse par s’établir sur un élément unique, qui sera désormais la manière normale, stéréotypée, de désigner cette personne. Evidemment de nombreuses personnes ont le même signe tout comme il existe de nombreux Stéphane, Béatrice, Françoise, Alexandre, Frédéric ou Martine.

Pour les personnages historiques c’est avant tout un aspect physique provenant d’un tableau, d’une sculpture d’une photo qui sera la source d’inspiration  : Molière et sa longue perruque, César et sa couronne de lauriers, Léonard de Vinci et sa barbe fournie…

Leonard-de-Vinci-AutoportraitMoliere2

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Evidemment, jamais on ne s’attribut à soi-même un «  nom-signé  ». Seuls les autres (sourds) sont habilités à cela.

Souvent au cours de la vie le nom perdra toute signification apparente, le petit garçon chétif étant devenu un joueur de rugby imposant, le chignon de la jeune fille blonde s’étant transformé en nattes…
Néanmoins il reste généralement immuable et on garde ce « nom-signé » pour la vie. Le mien par exemple est l’index et le majeur glissant sur mon sourcil signifiant par là que j’ai des sourcils épais.
Et si d’aventure il me prenait l’envie de les épiler cela ne modifierait en rien mon « nom-signé » !!!

Bien sûr personne ne connait tout les «  noms-signés  » mais le processus d’apprentissage est le même que pour les langues vocales. Si on vous parle une première fois de la comtesse Noémie du Fermoir de Monsac vous allez froncer les sourcils et vous enquérir pour savoir qui est cette personne. Alors après une courte description vous pourrez lier le nom au visage de la personne. Il en va de même pour les langues des signes. Si un sourd vous signe en parlant d’une personne [chapeau pointu] vous l’interromprez une première fois en lui demandant de qui il s’agit et ainsi les fois suivantes vous saurez placer le signe sur le bon visage.

Néanmoins, on attend des interprètes F/LSF qu’ils connaissent les signes des personnes célèbres (notamment celles issues de la communauté sourde) et surtout, si je dois traduire un meeting politique je me renseigne avant sur les noms que l’orateur risque de citer (idem pour un cours à Science Po sur l’histoire de la 5ème République).

Une dernière chose :  je ne sais toujours pas quel est le « nom-signé » de David Beckham alors si l’un ou l’une d’entre vous le connait, merci de me le décrire dans les commentaires.

david beckham.

Mise à jour du 18/02/2013

D’après Didier Gillon le signe en LSF de David Beckham est le suivant : « pour beckham, les 2 mains proformes des jambes, retourné accrobatique, la jambe qui frappe devient un « B ».
Si cela reste flou, voici son schéma :

Beckham en lsf

 

 

Une vidéo du « nom-signé » de David Beckham proposé par sourds.net :

 

Sourds et entendants : un handicap partagé

bpiJeudi 27 Novembre, la BPI (Centre Pompidou) organisait une journée d’études sur le thème : « accueillir les publics sourds en bibliothèque ».
J’ai été invité à intervenir en fin de matinée sur le thème « sourds et entendants : un handicap partagé » (d’où l’existence d’interprètes en langue des signes aurais-je pu ajouter à ce titre).
Je vous en propose un résumé ci-après :

Il y a quelques semaines tandis que je m’interrogeais sur le contenu de mon intervention, j’ai été amené à traduire le jugement écrit d’un tribunal pour enfants pour un couple de personnes sourdes. Le verdict leur était favorable pourtant ces derniers le rejetaient car la juge avait mentionné qu’ils étaient handicapés (sourds) donc qu’ils pouvaient avoir des problèmes de communication avec leurs enfants, tous entendants. Pour eux, il n’y avait pas de handicap, ils ne comprenaient pas l’utilisation de ce terme car leur seule différence était de communiquer en langue des signes. Cette anecdote m’a rappelé qu’effectivement les regards que nous portons sur la surdité sont multiples et qu’ils influent la conception, le rapport que nous entretenons avec ce handicap.
C’est pourquoi, si nous voulons affirmer que la surdité est un handicap partagé, nous devons d’abord nous interroger sur le regard que nous portons sur elle.

1/ La surdité est une déficience auditive :

La surdité uniquement envisagée comme une déficience auditive va se focaliser sur « l’oreille à réparer ». Voici comment se déroule la vie d’un sourd sous ce regard.
Pour les parents entendants cette naissance d’un enfant sourd est un terrible malheur, dont la personne sourde gardera toujours la marque.
Pour les médecins qui l’ont examiné, l’enfant sourd est un malade dont la déficience peut être mesurée et étiquetée voire réparée via un appareillage sophistiqué.
Pour les orthophonistes, il est une parole à rééduquer.
Pour les enseignants, il est un enfant en échec.
Plus tard pour différentes commissions administratives, ce sera un handicapé auquel on attribuera un barème et des allocations compensatrices.

Ces propos se retrouvent dans le discours médical. Ainsi le professeur Chouard, médecin ORL pratiquant l’implantation cochléaire, est un des représentants de cette idéologie. Nous pouvons lire sur son site internet : « La surdité ne doit plus exister […]. On a tout aujourd’hui, pour la prévenir, la pallier, la traiter et souvent la guérir ».
Il fut aussi un défenseur du dépistage précoce de la surdité (au coté de la députée Edwige Antier) tant décrié par la Fédération des Sourds de France.

Avec cette idéologie, on se focalise sur ce qui ne fonctionne pas, c’est-à-dire l’oreille et l’implant sera la solution proposée.
Les tenants de la perspective médicale soutiennent que pour avoir une vie «normale», une personne doit entendre et être en mesure de communiquer par écrit et verbalement afin de pouvoir s’insérer dans le collectif social.
Dans cette optique, le sens de l’ouïe, la parole et l’écrit sont des éléments fondamentaux de toute interaction sociale. Il faut donc réparer l’oreille et amener la personne sourde à oraliser, condition sine qua non de sa bonne intégration au sein de notre société.

On ne peut alors évoquer un handicap partagé. En effet, la personne sourde est niée, seule « l’Oreille » est prise en compte. Il n’y a aucune interaction entre sourd et entendant puisque pour exister le sourd doit d’abord être réparé donc ne plus être sourd.

Yves Delaporte ethnologue et auteur de l’ouvrage « Les Sourds c’est comme ça » remarque : « depuis que l’occident s’est ouvert à l’altérité culturelle, il n’y a pas d’exemple d’une telle incompréhension. Il n’y en a pas non plus où l’on ait cherché avec autant de persévérance, d’argent, d’institutions, de textes administratifs, d’injonctions ministérielles à transformer un groupe humain de ce qu’il pense être ».

2/ La surdité est une différence :

Avec cette deuxième perspective, la surdité est perçue comme une caractéristique d’un membre appartenant à une minorité culturelle et linguistique.
Selon cette ligne de pensée, mise en avant par la communauté sourde, la surdité n’est plus un handicap, mais une différence qui peut amener l’individu à faire partie d’une culture ou communauté distincte, bien que minoritaire.

Pour les entendants, la norme s’est d’entendre. Les sourds sont donc définis par un écart à cette norme, plus précisément par un degré d’écart à cette norme. A l’inverse pour les sourds il n’y a pas une norme mais deux.

Cette différence donne naissance à une langue : la langue des signes mais également à une communauté sourde, une culture sourde distincte, ayant en commun leur propre langue, leurs propres valeurs, règles de comportement, traditions, leur propre identité et leur propre humour.
La langue des signes est l’élément fondamental de cette culture sourde. Elle en est un élément constitutif irréductible car elle matérialise dès sa naissance la relation, le moyen de communication d’une personne sourde avec l’autre, avec le monde.

Si nous prenons l’exemple de tracts distribués par l’association « Les Sourds en Colère » (1993), réagissant à la pratique de l’implant cochléaire, nous pouvons lire des propos tels que : « Contre la purification ethnique, stop à la vivisection humaine. Soyons d’une autre race de la population humaine, d’un autre peuple avec notre histoire, notre culture et notre langage ».
On voit, ici, que tout un lexique autour de la notion de communauté, voir même de peuple sourd, se développe.

Yves Delaporte partisant de cette idéologie considère que les sourds forment une ethnie à part dans la mesure où, pour lui, être sourd n’est pas subir un handicap, mais c’est tout simplement appartenir à une autre culture, dans laquelle les signes se substituent à la parole vocale.

Alors que la surdimutité est communément regardée comme la plus terrible des infirmités, les sourds se considèrent comme normaux. C’est que sourds et entendants n’ont pas les mêmes critères pour juger de la normalité. Les entendants définissent les sourds par rapport à un manque d’audition. C’est une définition physiologique.
Les sourds se placent d’un tout autre point de vue : ils partagent le monde en deux catégories en fonction du mode de communication. C’est une définition culturelle. Il y a les gens qui communiquent avec leurs lèvres, et il y a les gens qui communiquent avec leurs mains : autrement dit, les entendants et les sourds.
Deux manières d’être et de faire qui ont la même dignité et les mêmes potentialités.

Ce refus de se considérer comme handicapé se retrouve dans d’autres communautés sourdes comme aux Etats-Unis. Ainsi, au gouvernement fédéral qui lui proposait une exonération fiscale identique à celle offerte aux aveugles la NAD (National Association of the Deaf) a répondu : « Nous ne sommes pas des handicapés nous sommes une minorité linguistique. Ce n’est pas de notre surdité dont nous souffrons mais de la façon dont vous nous traitez en raison de notre surdité. Nous ne sommes pas des malades, cessez de vouloir nous guérir, cessez de vouloir nous changer, acceptez-nous tels que nous sommes ».

Avec ses deux regards opposés sur la surdité la relation entre les sourds et les entendants ne peut pas se placer sous le signe de la sérénité. D’un coté la surdité est uniquement envisagée sur un plan mécanique (en faisant abstraction de la personne, de sa culture) de l’autre elle est niée, rejetée créant ainsi ainsi un groupe peu désireux de se mêler « aux entendants dominants la société ». A travers ces deux idéologies, le terme de confrontation serait sans doute plus approprié pour décrire la tension, qui préside aux rapports entre sourds et entendants.

Reste une troisième vision, moins normative, qui promeut le respect et l’égalité entre ces deux communautés.

3/ La surdité, un handicap de communication :

La surdité prive les sourds d’un sens, ce qui nous fait dire que la surdité est un handicap sensoriel.
Cependant, on peut se demander si le plus handicapant est la perte auditive en soi ou les difficultés de communication qu’elle entraîne. Si on considère la deuxième hypothèse, on peut alors parler d’handicap de communication. La communication étant un échange on peut alors penser qu’il s’agit d’un handicap partagé.

Le premier à avoir introduit cette notion est Bernard Mottez en parlant d’expérience partagée (2005). Il souligne que le handicap de la surdité s’organise en fait selon un rapport : « il faut être au moins deux pour qu’on puisse commencer à parler de surdité. La surdité est un rapport, c’est une expérience nécessairement partagée ».

Un entendant s’adressant à un sourd (signeur) va se retrouver en situation de handicap car ce dernier ne le comprend pas.
À l’inverse le sourd qui s’exprime avec aisance dans une langue gestuelle se trouve dans une position de retourner à l’envoyeur le handicap de la surdimutité puisqu’il met l’autre, l’entendant, en position de sourd-muet incapable de se faire comprendre que ce soit par une expression vocale que le sourd ne peut entendre ou par une expression gestuelle qu’il ne connaît pas.

Guy Bouchauveau, ancien médiateur sourd à la Cité de Sciences et de l’Industrie exprime ainsi ce glissement du handicap du sourd vers l’entendant : « maintenant quand je m’adresse à des entendants je préfère les gestes. Parler est inutile. Quand j’étais jeune, j’étais gêné d’avoir à parler. Puis j’ai compris qu’il fallait faire l’inverse et maintenant ce sont les entendants qui sont gênés ».

Si on adhère à cette vision sur la surdité alors on comprend que la symétrie du handicap partagé peut être levée, une communication peut s’établir entre les deux communautés sans que l’une domine l’autre grâce à la présence d’interprètes en langue des signes.

4/ L’interprète en langue des signes

Ce groupe de professionnels constitue un pont entre deux communautés. L’une qui souvent ne se considère pas comme handicapée ou dont le handicap est jugé invisible. Et qui se revendique alors plus comme une communauté linguistique qui, à ce titre, a besoin d’outils techniques pour se faire comprendre. Et l’autre qui manque de la maîtrise de ces outils.

L’interprète est un professionnel des langues. Il permet à deux communautés linguistiques de pouvoir communiquer chacune dans sa propre langue tout en respectant les codes de sa propre culture. Il est biculturel car en plus d’une culture générale développée, il connaît les spécificités culturelles en lien avec ses langues de travail afin d’assurer une prestation de qualité.

Il faut ici souligner le caractère très problématique du cumul des tâches endossés par les interfaces de communication. Il n’est en effet pas possible d’interpréter de manière neutre et fidèle (ainsi que l’exige le code déontologique des interprètes en langue des signes) et d’apporter en même temps une aide qui consiste à sélectionner les informations les plus importantes, à reformuler ou expliquer ce qui est dit par les uns et les autres et à donner des conseils. Ce sont deux approches non compatibles en simultanée.
De même il est difficile de respecter la prise de parole des usagers sourds si un intervenant est successivement celui qui traduit tant bien que mal, qui apporte des informations contextuelles ou culturelles et qui analyse les besoins en accompagnement.
Le cumul de ces fonctions dans le temps place l’interface de communication comme étant l’interlocuteur principal, avant la personne sourde elle-même. Bref l’interface ne considère pas qu’il y a « égalité » entre les deux communautés. Il est toujours dans l’optique qu’il faut aider le sourd, que le sourd ne peut pas s’en sortir seul, que son problème n’est pas seulement son mode de communication mais qu’il n’a pas les compétences suffisantes pour comprendre seul.

A l’inverse, l’interprète en langue des signes traduit les échanges des interlocuteurs entre la langue française et la langue des signes. Mais en aucun cas il ne remplace la personne sourde ou la personne entendante, le messager ne devant jamais éclipser le message. Il met les deux communautés sur un même pied d’égalité car il a compris que ce handicap de communication était également partagé.
De plus il respecte un code éthique, cadre indispensable permettant de distinguer l’interprète des autres professionnels comme l’interface de communication, le preneur de notes, le répétiteur ou le médiateur social.

De fait, ce code est une réponse à Arlette Morel et à son discours prononcé à Albi en 1987 qui reprochait aux interprètes, leur manque de déontologie dans l’exercice de leur métier : elle évoquait la nécessité de mettre en place une formation et une déontologie adéquate.
Selon elle, « ces interprètes estimant avoir une solide expérience de l’interprétation sur le plan pratique… n’éprouvent pas le besoin d’aborder l’interprétation comme un vrai métier c’est-à-dire avec une vraie formation….une formation théorique avec une approche déontologique de la fonction, aussi nécessaire que la maîtrise de la LSF. Dommage car ils auraient ainsi appris à être neutres, à ne pas penser à la place du sourd, en résumé à ne pas être plus sourd que sourd ».

Les sourds, parce ils n’entendant pas et n’ont, de ce fait, pas de retour auditif, ni du message original de leur interlocuteur entendant, ni du message interprété, constituent la seule communauté linguistique au monde à ne pouvoir juger de la qualité effective d’une interprétation simultanée.
On comprend alors que les questions d’éthiques professionnelles des interprètes en langue des signes sont au moins aussi importantes lors de la formation, que dans la mise en oeuvre de techniques d’interprétation. Et qu’elles sont indispensables pour garantir à chacune des communautés un traitement équitable face à ce handicap partagé qu’est la surdité.

Handichat, du 12 au 16 novembre 2012

Créée en 1997, la Semaine pour l’emploi des personnes handicapées mobilise recruteurs, candidats handicapés, journalistes et, plus largement, toutes les personnes concernées par le handicap et les problèmes d’accessibilités à l’emploi.

Les interprètes en langue des signes française sont bien sur largement concernés par ces problématiques autour de l’emploi et du handicap car régulièrement nous traduisons des entretiens d’embauche, des bilans de compétences, des entretiens annuels d’évaluation, des entretiens de licenciement…

Cette Semaine (du 12 au 16 novembre) se décline en différentes actions nationales et régionales, coordonnées par l’Agefiph autour d’un enjeu de société qui, en France, concerne plus de 1,8 million de personnes : l’insertion professionnelle et le maintien en emploi des personnes handicapées dans les secteurs publics et privés. Défi d’autant plus difficile à réaliser en cette période où les mots crise, chômage, récession, austérité reviennent tels des refrains lancinants dans les informations écrites ou télévisées.

Parmi les nombreux événements,  l’Agefiph et Interneto proposent la 5e édition de l’opération HandiChat, événement exceptionnel en direct sur internet.

C’est une véritable Web TV consacrée à l’emploi et au handicap qui émettra entre 9h et 20h durant 5 jours. Se succéderont des rencontres en direct avec les DRH ou responsables de la mission handicap de cinquante sociétés (grande distribution, industrie, transports…). Tout au long de la semaine, le site réceptionne les CV des candidats et les transmet aux entreprises visées. Vous pourrez également intervenir via des chats vidéo qui vous permettront de dialoguer avec des entreprises qui recrutent, d’obtenir des conseils sur l’insertion, la formation, l’évolution, la création d’entreprises, des portraits de personnes handicapées, des reportages etc.

Le site HandiChat.fr est accessible à toutes les personnes quel que soit leur handicap.
Un effort particulier a été fait pour le public sourd et malentendant. Ainsi, une fenêtre vidéo permet de suivre les débats interprétés en langue des signes française grâce à la société SIBILS, agence d’interprètes français/LSF (qui est l’un de mes employeurs).
La transcription en temps réel est assurée par la société Système Risp.
Enfin l’ensemble des reportages, interviews et des portraits réalisés pour l’opération HandiChat sont diffusés avec des sous-titres, afin de faciliter la compréhension des personnes malentendantes.

C’est donc une occasion unique de voir et de comprendre ce que serait une télévision accessible à 100 % pour les sourds et malentendants, quel que soit leur mode de communication. C’est aussi la possibilité d’admirer de regarder chaque jour une équipe de 4 interprètes en LSF se relayant toutes les 15 minutes durant 11 heures.

Notons enfin que les vidéos des chats (interprétés en langue des signes française) sont consultables sur le site d’Handichat durant un an après leur diffusion.