Étiquette : neutralité

Pater noster – Padre nostro – notre Père

L’annonce, la semaine dernière, de l’élection du cardinal Jorge Mario Bergoglio sur le trône de Saint-Pierre a donné lieu à une jolie controverse sur la mauvaise qualité de l’interprétation de l’italien vers le français des  prières « Notre Père » et « Je vous Salue Marie » que François 1er récitait du haut de son balcon.
Sur TF1, la traduction fut hésitante, les phrases bizarrement construites si on se réfère au texte traditionnel de la première, l’interprète délivrant une traduction littérale et non la version habituelle en français de la prière comme le montre cette vidéo :

françois

C’est ainsi que sur le forum du site de TF1, on pouvait lire des messages critiques postés par les internautes déboussolés : « j’ai tenté de suivre hier sur votre chaîne les premières images et surtout les premiers mots du Pape François. Le Pape avait choisi de s’exprimer en italien et à juste titre vous disposiez d’une traductrice. Les hésitations à répétitions et les absences de traduction ont rendu incompréhensibles les propos du Pape. La tentative de traduction littérale des deux prières connues par plus d’un milliard de personnes sur Terre a été le sommet. Ce n’était pas digne de l’événement. »

Plus étonnant est le débat qu’a ouvert le site internet « Arrêt sur Image » en se demandant si « la traductrice se devait de connaître le Notre Père, alors que TF1 est une chaîne généraliste et laïque ? » Et d’ajouter : « traduire le Notre père en le récitant, est-ce de la culture ou de la religion ? »

Avant d’essayer de répondre à cette question, il faut d’abord rappeler que tous les interprètes/traducteurs doivent posséder une connaissance approfondie (sociale, culturelle, politique…) des deux communautés pour lesquelles ils travaillent, sourds et entendants pour les interprètes en langue des signes. C’est par exemple connaître les productions artistiques des deux communautés (pièces de théâtre, poèmes…) les événements historiques,, les personnages célèbres, les discours emblématiques… pour être capable de traduire au plus juste un locuteur qui y ferait allusion.
Ainsi que le souligne Daniel Gile« certains termes et expressions, notamment les termes culturels sont indissociables d’un fait historique, d’un environnement social, d’une affectivité propre à une communauté linguistique, qui ont des incidences textuelles à travers des nuances dans des emplois et des sens. » 

Or, alors que l’interprète fait d’habitude le choix de ne traduire que le sens, souvent au détriment de la forme (surtout quand il travaille dans l’urgence, en interprétation simultanée) dans ces situations ou la référence culturelle est prégnante (comme lors de cérémonies rituelles) et où la forme elle-même devient porteuse de sens il se doit de la respecter intégralement, l’objectif premier étant, bien sur, que le message soit compris. C’est seulement ainsi qu’il sera réellement fidèle au discours et à l’intention du locuteur.
En modifiant la forme de phrases que certains téléspectateurs ont apprises par coeur lors de cours de catéchisme, l’interprète a rendu ces phrases incompréhensibles non parce que le sens était faux ou peu clair mais parce qu’elles n’étaient plus reconnues.

Sans vouloir accabler ma collègue qui officiait ce soir là durant la grande messe du 20h (nous ne connaissons ni le contexte de son intervention, ni ses conditions de travail) sa mésaventure nous rappelle en outre qu’il faut posséder une culture générale de qualité quand on veut exercer le métier d’interprète quelles que soient les langues de travail.
En l’occurrence, on peut imaginer qu’un interprète intervenant lors de l’élection d’un pape va, à un moment ou un autre, se trouver à devoir traduire des textes « normés » (comme les prières). D’où la nécessité d’avoir une bonne culture religieuse dans les deux langues pour pouvoir traduire justement en respectant et le fond et la forme non seulement de ces textes mais aussi le vocabulaire spécifique comme camerlingue, protodiacre…

D’ailleurs, comme le stipule l’article 2 du deuxième titre du code éthique de l’Afils (Association Française des Interprètes en Langue des Signes) : « l’interprète s’engage, dans la mesure du possible, à se former dans le but de répondre aux besoins des usagers. »

Cela signifie, pour poursuivre sur le thème du religieux, que si un interprète est amené à traduire en LSF (par exemple) un mariage ou un enterrement suivant le rite catholique il fera auparavant des recherches pour savoir si des sourds ou d’autres interprètes ont déjà proposé des traductions des textes ou des prières qui seront lus ou, si ce n’est pas le cas, il réfléchira à des stratégies d’interprétation pour tel ou tel terme ou expression.
Il pourra par exemple se reporter au DVD « L’Evangile de Luc traduit en LSF » dont je vous ai déjà parlé lors d’un précédent billet.
Idem s’il traduit un événement en lien avec la religion musulmane, il pourra certainement trouver des informations précieuses en consultant le site « Donne Moi un Signe. »
Mais cela nécessite donc d’avoir du temps pour la préparation afin de garantir une traduction de qualité ce qui n’est malheureusement pas toujours le cas.

Par conséquent, se demander si, en exigeant d’un interprète traduisant une cérémonie au Vatican qu’il connaisse la version française du « Notre Père », ce serait renoncer à l’exigence de laïcité de l’espace publique (la télévision en l’occurrence) est absurde.
En tant qu’interprète, quand je traduis un événement catholique je me dois de connaître les principales prières non pour des motifs religieux (je laisse mon éventuelle foi de coté quand je travaille car je suis neutre) mais simplement car mon travail pour être compris de tous, doit respecter les références socio-culturelles de chacun.
C’est comme cela que l’interprète est le médiateur entre deux langues, mais aussi entre deux cultures, le pont entre deux communautés.

À lire également : cet intéressant point de vue sur le blog « Les Piles Intermédiaires » .

En cliquant sur ce lien vous trouverez quelques éléments sur comment traduire le Notre Père en LSF : « L’atelier de traduction : Notre Père en LSF »

Présentation du métier d’interprète en langue des signes

Il me semble intéressant en ce début d’année (et aussi pour répondre collectivement aux nombreux mails que je reçois qui me questionnent sur mon métier) de rédiger une présentation synthétique du métier d’interprète en langue des signes française.

Métier ILS

1/ Son rôle
L’interprète est un professionnel formé aux techniques d’interprétations et diplômé. Il intervient aussi bien pour les personnes sourdes que pour les personnes entendantes en interprétant tous les échanges. C’est un pont linguistique et culturel entre deux communautés, celle des sourds et celle des entendants.
Il est bien sûr bilingue et biculturel (il est indispensable d’avoir une excellente connaissance de la culture sourde).
Il favorise aussi l’accessibilité à la vie quotidienne, professionnelle, sociale, culturelle et citoyenne des personnes sourdes qui s’expriment en langue des signes (française en l’occurrence).

Contrairement aux interprètes de langue vocale qui ne travaillent généralement que vers une langue, l’interprète en langue des signes travaille « dans les deux sens » :
il interprète les discours émis en français (oral) vers la langue des signes ou les discours émis en langue des signes vers le français (oral).
Il traduit les textes écrits en français vers la LSF et les discours signés en LSF vers le français écrit.

L’interprète respecte le code éthique de sa profession tel qu’il a été défini par l’Association Française des Interprètes/Traducteurs en Langue des Signes (AFILS). Les 3 règles principales sont :

  • le secret professionnel : l’interprète est tenu au secret professionnel, il s’interdit toute exploitation personnelle d’une information confidentielle ;
  • la fidélité : l’interprète se doit de restituer le plus fidèlement le message en présence des parties concernées ;
  • la neutralité : l’interprète ne peut intervenir dans les échanges et ne peut participer à une conversation qu’il traduit. Il est particulièrement vigilant à rester neutre, aussi bien durant toutes les situations d’interprétation que durant les moments plus informels (pause-café par exemple).

2/ Ses différents types d’interventions
Nous interprétons des situations :

  • de liaison (rendez-vous professionnel, social, médical, juridique) ;
  • de réunion (entreprise, administration, réunion d’équipe) ;
  • de formation (milieu scolaire, universitaire, professionnel) ;
  • de conférence (Assemblée générale, séminaire, colloque, débat public, meeting) ;

L’interprète peut aussi intervenir en milieu artistique (visite de musées) , religieux (mariage, enterrement) ou à la télévision (traduction des journaux télévisés).
Il peut également interpréter à distance, via la visio-interprétation, afin de relayer un appel téléphonique entre un sourd et un entendant.

L’interprète peut refuser une intervention si, pour une raison éthique ou personnelle, il sent que sa prestation ne sera pas conforme à son code déontologique.

A noter : afin de fournir une interprétation optimale, un temps de préparation est indispensable. L’interprète (qui se doit bien sûr de déjà posséder une excellente culture générale) sollicite les intervenants en amont de ses interventions afin de recueillir des informations relatives au contenu des échanges et tout document susceptible de l’aider à améliorer et/ou faciliter sa prestation.

3/ L’organisation de son travail
Un interprète peut travailler :

  • en indépendant : auto-entrepreneur ou profession libérale ;
  • au sein d’un service d’interprètes en langue des signes comme salarié ou vacataire ;
  • au sein de diverses structures nécessitant les services d’un ou plusieurs interprètes comme les Instituts de Jeunes sourds, des établissements spécialisés, des structures hospitalières…

Une journée de travail correspond à 2 vacations (matin, après-midi ou soir) soit 4 heures d’interprétation effective.
En effet, afin de garantir une interprétation de qualité, le nombre d’heures maximum d’interprétation consécutive est de 2h par demi-journée (une pause de 10mn étant à prévoir à l’issue de la 1ère heure d’intervention).
Dans les situations nécessitant plus de 2 heures d’interprétation consécutive ou si l’aménagement d’une pause entre les 2 heures n’est pas possible, lors d’une conférence par exemple) un 2ème interprète est nécessaire selon deux modalités possibles :
– les 2 interprètes sont présents durant la période d’intervention avec un relais toutes les 15 à 20mn
– un interprète intervient seul pendant la première heure puis un 2ème interprète lui succède pour l’heure suivante (avec une présence conjointe en amont d’au moins 15mn, permettant d’assurer un passage de relais satisfaisant).

Bien que neutre et n’intervenant pas durant les échanges, l’interprète peut être amené à conseiller sur la situation d’interprétation pour garantir les bonnes conditions à son intervention telles que : configuration du lieu, organisation de la situation de communication, placement des différents intervenants, recadrage lorsque son rôle n’est pas bien compris avec si besoin explication des règles déontologiques, etc.

Il peut également endosser le rôle de tuteur pour des « élèves-interprètes » en formation.

4/ Sa rémunération
En début de carrière, la rémunération d’un interprète en langue des signes est modeste au regard des 5 années d’études supérieures nécessaires pour être diplômé : 1200 à 1500 € net par mois.
Ensuite, après quelques années d’expériences professionnelles elle devient très variable, en fonction des vacations effectuées, du statut…

5/ Une synthèse des compétences
Dans son mémoire de fin d’études mon collègue Christophe Ricono (qui travaille à Ex-aequo, Lyon) a proposé une synthèse des compétences requises par ce métier. Comme je ne ferais pas mieux qui lui, je reproduis son tableau :

compétences ILS

6/ Les contraintes du métier

  • disponibilité et souplesse (horaires non réguliers, décalés, nécessité de devoir répondre dans l’urgence à une demande, nombreux déplacements) ;
  • isolement professionnel ;
  • risques sur la santé dus à une usure physique et intellectuelle : TMS, stress, déplacements (douleurs dorsales…) ;
  • fatigue visuelle en visio-interprétation.

7/ Les diplômes d’interprètes F/LSF reconnus par l’Afils
Vous trouverez des infos plus détaillées sur les cursus proposés (Master 2, Bac +5) dans cet article : « devenir un interprète F/LSF diplômé« .

________________
Sources :
En plus des nombreux articles déjà publiés sur ce blog, pour des informations plus approfondies sur ce sujet, je vous conseille :
le site de l’Afils ;
– le mémoire de Christophe Ricono intitulé : « Regard sur les compétences des interprètes en langue des signes » (PDF).

Et d’aller rencontrer des interprètes en langue des signes pour discuter avec eux. Vous verrez, nous sommes très gentils !

PS : bien sur, cette description n’étant en rien exhaustive, n’hésitez pas à m’interroger si vous avez besoin de précisions ou d’éclaircissements.

« Les interprètes sont des messagers de paix »

« Demain je vais m’approprier un nouveau public. Pendant une semaine, je vais m’identifier aux participants. Leur cause sera la mienne. Leurs inquiétudes, les miennes. Et pourtant, je garderai toujours mon esprit critique, ma distance nécessaire à la réalisation de mon travail. Car même si je parle pour l’autre, en son nom, et même si je suis moi avec mon identité personnelle et unique, je suis et reste avant tout interprète, médiateur entre deux langues, deux cultures, passeur de messages, d’annonces, jeteur de ponts entre deux terres que tout sépare. Je suis le terrain neutre, l’îlot d’entente vers lequel ils convergent. Je suis interprète, et rien ne pourra acheter ma parole ni mon intégrité. Toujours, je serai au service du message et non pas de l’humain. Toujours , je rechercherai la vérité, non pas la vérité universelle, ni la vérité d’une philosophie ou d’une doctrine, mais la vérité des mots qui me sont confiés et je dois transporter vers l’autre rive pour permettre un échange, et si possible un accord.
Je suis consciente de l’importance de mon rôle : permettre le dialogue, créer de l’écoute dans un monde de bruits sourds et de coups de feu, où la parole n’a souvent que la seconde place derrière la violence, et où elle seule pourtant peut parfois résoudre des conflits.
Les interprètes sont des messagers de paix, car ils ne prennent jamais parti. »

Jenny Sigot Müller : Entre Deux Voix, Journal d’une Interprète de Conférence.

Je ne pouvais pas trouver mieux comme texte
pour souhaiter à tous mes collègues interprètes/traducteurs
une très belle année 2013 !!!

PS : je n’oublie pas ceux tués en 2012 dans le cadre de leur fonction en Irak, en Syrie et surtout en Afghanistan :
Paris s’inquiète du sort de ses interprètes afghans in Le Monde

Interprète en langue des signes : la voix des mains

C’est sous ce joli titre que Laurence Merland, journaliste au magazine L’École des Parents a rédigé un bel article présentant notre métier « méconnu du grand public, qui exige à la fois une stricte neutralité et un fort engagement ». Pour cela elle a interviewé cinq interprètes F/LSF (dont moi-même) qui éclairent certains aspects de cette profession.

Je vous en propose une copie et vous encourage à acheter la revue qui propose également un dossier passionnant intitulé « Des Rituels à Réinventer ».

© L’Ecole des Parent – N°597 – Juillet/Septembre 2012

 

Coupable, forcément coupable…

On savait la justice aveugle car impartiale.
Malheureusement on constate aussi, via un fait divers récent, qu’elle a parfois des problèmes d’audition surtout quand il s’agit d’interroger des personnes sourdes ou malentendantes s’exprimant en langue des signes.

Comme je l’ai souvent signalé (notamment dans cet article d’octobre 2011 ou dans celui là de décembre 2011), aussi bien l’institution policière que judiciaire prête peu attention aux besoins spécifiques des sourds en matière de communication et notamment à la nécessaire présence d’interprètes en langue des signes pour assurer des auditions transparentes et sans malentendu de part et d’autre.

Hélas, on voit trop souvent la police ou la justice faire appel à un voisin, un ami, un collègue connaissant quelques signes et disponible immédiatement pour faire office d’interprète en LSF.
C’est ainsi qu’on verra un soi-disant interprète qui, pour ne pas trop se fatiguer durant un procès attendra la fin des plaidoiries les mains dans les poches puis en fera un résumé en langue des signes à la victime ou à l’accusé sourd, ou d’autres qui interviennent durant les interrogatoires au commissariat pour “aider” la personne sourde à répondre voire répondant à leur place ou les conseillant sur la meilleure stratégie à adopter.
Bref des intervenants qui n’ont ni le niveau technique ni la connaissance du Code déontologique des interprètes en langue des signes qui leur assureraient une bonne pratique de ce métier.

Après ce long prologue, voici l’histoire du jour : elle se passe à New-York mais elle aurait aussi bien pu se dérouler en France ou le retard en matière d’accessibilité judiciaire est donc considérable.

En 2010, grâce à un tuyau recueilli par les agents du département de police « Cold Case » (comme à la télé mais sans Lilly Rush) les enquêteurs ont arrêté Gabriel Thompson, 48 ans. Rapidement ils l’accusent d’avoir poignardé et tué, 25 ans auparavant, un homme qui aurait eu une liaison avec sa petite amie du moment.

Selon le bureau du procureur de l’Etat de New-York, les enregistrements vidéos de l’interrogatoire prouvent que Thompson a avoué le meurtre. A contrario, Thompson affirme que ces vidéos n’ont aucune valeur car il n’a pas compris qu’il avait en face de lui un policier, il pensait que c’était un interprète en langue des signes, bref, qu’il s’est fait piéger.
Car, vous l’aurez deviné, Gabriel Thompson est sourd et le NYPD a tout simplement demandé à un policier présent qui connaissait un peu l’ASL (American Sign Language) de servir temporairement d’interprète afin de traduire les questions du procureur et les réponses du suspect. Ce qui effectivement entache quelque peu la supposée neutralité de l’interprète, sans parler des réelles compétences de l’officier de police en langue des signes américaine.
D’ailleurs Thompson affirme (et c’est de bonne guerre) que le policier qui a traduit en anglais ses réponses lors de l’interrogatoire a commis de nombreuses erreurs d’interprétation et que sa langue des signes était confuse.
Thompson ajoute qu’il n’avait pas non plus compris que la personne qui lui posait des questions était un procureur qui cherchait à rassembler des preuves prouvant sa culpabilité dans l’assassinat de Miguel Lopez.

C’est pourquoi il veut que la vidéo de ses « soi-disant » aveux enregistrés soit déclarée irrecevable lors du procès (pour vice de procédure), ce qui de facto réduirait à néant les charges pesant contre lui selon son avocat, Arnold Kronick.

D’après la traduction de l’officier de police Julio Vasquez, qui a fait office d’interprète durant l’interrogatoire, Thompson a admis avoir rencontré Miguel Lopez en Août 1985, après avoir appris que ce dernier avait transmis une maladie sexuellement transmissible à sa petite amie, qui donc le trompait avec Lopez (déjà en français c’est compliqué alors imaginez en langue des signes ! )

Toujours d’après la traduction du policier, Lopez l’aurait frappé dans le dos. « J’ai cru qu’il m’avait tiré dessus alors je me suis défendu. Je l’ai poignardé une fois, une seule fois, c’est tout. Et il était encore vivant quand je suis parti. »

Pour ajouter à la confusion, l’officier Vasquez (en tant qu’interprète) a admis quelques jours plus tard qu’il avait omis de traduire au procureur que Thompson réclamait un avocat (ce qui est contraire au célèbre Miranda Warning : you have the right to an attorney) et il a reconnu (en tant que policier) qu’il n’avait pas informé Thompson que le procureur Holtzman était ici pour le questionner afin de constituer un dossier à charge. Sans commentaire.

Depuis les deux parties ont fait examiner la vidéo par leur propre interprète (sortis d’on ne sait où) en langue des signes. Bien sur les transcriptions qu’ils ont fournies au tribunal ne coïncident pas (sinon cela aurait été trop simple…). Et aucun interprète-expert auprès de la Cour n’a encore été désigné.

Comme le rappelle Ralph Reiser, avocat new-yorkais spécialisé dans la défense des personnes handicapées « les policiers et les procureurs sont tenus de faire appel à des interprètes impartiaux. Dans cette histoire il y a un mélange des genres et un conflit d’intérêts évident et moralement répréhensible. »
En effet comment imaginer que l’officier new-yorkais soit parfaitement neutre lorsqu’il pose sa casquette d’interprète sur celle de policier durant cette procédure ?
Notez d’ailleurs que le suspect sait s’en servir puisqu’il affirme ne pas avoir compris toutes les questions traduites en ASL arguant du fait que ce n’était pas un professionnel. Que cette affirmation soit vraie ou fausse (il a peut-être parfaitement compris les questions et fait exprès de répondre à coté de la plaque pour éviter d’avoir à avouer sa culpabilité) importe peu. Mais c’est la preuve évidente que de ne pas prendre un interprète certifié et respectant le code déontologique de sa profession (secret professionnel, neutralité, fidélité) entache forcément la procédure avec des suspicions de fraudes, de mensonges ou de malentendus. Et c’est toujours au détriment de la vérité.

Cette histoire du suspect sourd et du policier interprète pourrait nous faire sourire mais, comme souvent à la fin, c’est le sourd qui perd. En effet, la semaine dernière un juge du Bronx a refusé que la vidéo soit retirée de la procédure. Elle demeure donc comme pièce à conviction pour le procès à venir. Car de son coté, Thompson a refusé l’offre du procureur de plaider coupable pour homicide involontaire en échange de 4 à 12 ans derrière les barreaux. Il doit donc à présent se défendre et il encourt une peine de prison allant de 25 ans à la perpétuité pour meurtre au second degré.

Si vous connaissez l’anglais et que vous pratiquez l’ASL, cliquez sur l’image ci-dessous. Vous verrez la vidéo de l’interrogatoire et pourrez peut-être vous forger votre intime conviction. Manipulé ou manipulateur ? Coupable ou innocent ?

Cliquez sur l’image pour accéder à la vidéo

.

Comment devenir le journaliste présentateur du journal de 20h ?

Rassurez-vous, je ne suis pas atteint par la folie des grandeurs et ce billet n’a pas pour objectif de vous expliquer comment évincer Laurence Ferrari, David Pujadas, Claire Chazal ou Laurent Delahousse afin de vous installer aux commandes du 20h de TF1 ou de France 2.

Plus modestement, ayant dû récemment interpréter en langue des signes française le journal de LCI diffusé à 20h, je souhaite évoquer la difficulté principale à laquelle il faut faire face quand on doit interpréter un journal télévisé à savoir « devenir » l’énonciateur c’est à dire le journaliste-présentateur.

Attention, quand j’écris « devenir l’énonciateur » il ne faut pas comprendre que l’interprète serait tellement efficient qu’il disparaîtrait du champ de la communication et deviendrait transparent voire évanescent.
En réalité, il s’agit en devenant le journaliste ou tout autre interlocuteur durant ce journal télévisé (commentateur, témoin, expert, interviewé…) de s’insérer intelligemment dans le processus du journal, dans sa mise en scène, pas de disparaître.
Plus précisément l’interprète en langue des signes doit parvenir à retranscrire l’intonation et le rythme du locuteur afin de ne faire plus qu’un avec lui.
Ainsi, qu’une personne s’exprime avec un débit rapide ou lent, saccadé ou fluide, nerveux ou calme etc. nous devons faire ressentir ces  couleurs via notre interprétation, nous devons faire ressortir ces points caractéristiques.

En écrivant cela, je ne fais que reprendre le schéma de communication proposé par Roman Jakobson et décrivant les différentes fonctions du langage telle que :
– la fonction expressive : l’émetteur du message informe le destinataire sur ses pensées, son attitude, ses émotions via l’intonation, le timbre de voix, le débit de parole…
– la fonction poétique : elle fait du message un objet esthétique et inclut la forme que l’on donne au message, le ton, la hauteur de la voix…

Voilà pour la théorie.
A présent revenons sur notre plateau de télévision ou le journal a commencé depuis quelques minutes pour constater, qu’hélas le ou la journaliste s’exprime trop très vite en lisant (via son prompteur) un texte écrit.

Selon une étude citée par D. Seleskovitch et M. Lederer dans leur célèbre ouvrage Interpréter pour Traduire (p.81) un discours normal (c’est-à-dire spontané) se déroule à environ 150 mots par minute (d’autres études le situent à 135).
D’après mes calculs, si on compte le nombre de mots prononcés par un journaliste durant le journal qu’il présente, on trouve en moyenne par minute : France 2 (Télématin) : 195 mots, BFMTV : 207 mots, iTélé 200 mots et LCI 190 mots.
Le débit est donc soutenu comparé à une conversation classique ou à une conférence dans un amphitéâtre (idem pour les commentaires en voix off durant les reportages). Le journaliste a conscience d’ailleurs de la difficulté pour l’interprète à suivre ce rythme infernal et s’en excuse parfois à la fin du journal. Ainsi, lorsque la lumière rouge au-dessus de la caméra s’est éteinte, la première question que me posa la journaliste (la charmante et très gentille Katherine Cooley) fut « ça a été, je ne parlais pas trop vite ? ». Poliment je lui ai répondu « non non, ne vous inquiétez pas » tout en essayant de reprendre mon souffle.

Il faut donc non seulement pouvoir signer très rapidement, sans hésitation, éliminer les « signes parasites » qui rallongent (voire alourdissent) votre traduction et donc vous font perdre du temps mais aussi trouvez des expressions iconiques, c’est à dire « donner à voir » en un minimum de signes.
La difficulté supplémentaire face à ce débit de paroles est qu’on ne peut pas décaler entre le discours et notre interprétation, le risque étant de traduire une information tandis que les images en montrent une autre, par exemple des résultats sportifs tandis qu’à l’écran s’affiche la météo du lendemain.

Une fois cette première épreuve franchie, surgit la seconde difficulté qui est d’intégrer la prosodie du journaliste, toujours dans le but d’être lui ou elle. Or justement, il n’en n’a pas ou très peu. Je veux dire par là que son discours manque cruellement d’intonation, de reliefs.
Attachés à leur neutralité, ne voulant pas faire apparaître leurs opinions, les journalistes à la télévision délivrent une information qui se veut objective. Pour cela leur discours n’exprime que peu d’émotions, ils gardent une élocution monocorde qui est renforcée par la lecture du texte. Ils transmettent un message vers un récepteur (le téléspectateur) en essayant d’intervenir au minimum sur la forme.

Devant la caméra, le journaliste a pour rôle principal d’être un médiateur : il accueille le téléspectateur (« Madame, Monsieur bonsoir »), il introduit les événements (l’actualité), il prend en charge les transitions (le fameux « sans transition » pour effectuer une transition), il fait la clôture par une conclusion finale (« tout de suite la météo »). Sobre dans sa diction, le discours rapide de cet anchorman comme l’appelle les anglo-saxons (celui qui ancre, qui retient) est purement informatif et linéaire.

D’ailleurs, lorsqu’on examine les journaux télévisés, si on étudie leur mise en scène on note de nombreuses similitudes : le cadrage du présentateur est unique. La posture du corps est relativement rigide. On voit simplement son buste. L’expression du visage reste figée. Quelle que soit l’information communiquée, il reste grave, impassible. Il faut généralement attendre un sujet culture comme le 65ème Festival de Cannes ou le lancement des sujets sportifs pour apercevoir quelques notes d’humour, un léger relâchement dans l’expression.
De plus, sa parole est dépouillée de toute opérateur de modalisation : les yeux rivés sur son prompteur, il lit rapidement et sur un ton monocorde un texte purement descriptif (factuel) qu’il a rédigé auparavant.
Le présentateur est donc un support neutre, un simple point de passage du discours de l’information qui en quelque sorte « parle par sa bouche ». On pourrait presque l’appeler « journaliste-ventriloque ».

Et c’est lui que l’interprète en langue des signes doit traduire c’est cette personnalité volontairement lisse (mais qui s’exprime très rapidement) qu’il nous faut intégrer.
Or, en tant qu’interprète pour pouvoir justement effectuer un transfert afin de devenir ce journaliste nous avons besoin d’aspérité, de ruptures de rythme, de vie dans le discours. Là, il n’y a pas de pause, pas de respiration, tout est énoncé d’une même voix ce qui complique notre tache pour nous y retrouver et traduire fidèlement le discours (en prenant en compte l’intention du locuteur).
De plus, pour accorder sa prosodie à son visage ce dernier est relativement inexpressif. Nous sommes donc supposés avoir ce même visage inexpressif ce qui est à l’opposé de la langue des signes elle-même où justement les expressions du visage (mimiques faciales) sont l’un des cinq paramètres majeurs de la grammaire de cette langue.
Bref, tant que le journaliste reste muré dans son rôle « sérieux », sa neutralité forcenée l’entoure d’une sorte de carapace qu’il est difficile de briser.

A l’inverse dès qu’un sujet plus léger est relaté (rarement hélas) et que le journaliste tente une note d’humour par exemple, on entre alors beaucoup plus facilement dans le personnage, on se détend soi-même et le travail de traduction est alors plus aisé car le discours offre des contrastes, le journaliste rythme son discours par des apartés, des commentaires, tout simplement il exprime une personnalité, sa personnalité.
On peut alors l’endosser et devenir, l’espace de quelques minutes, le présentateur vedette du journal de 20h.

Voici trois exemples du journal de 20h de LCI traduit en lsf.
Cliquez sur l’image pour accéder à la vidéo :

.

Natalia Dmitruk, une histoire vraie

Note :
Mon billet précédent qui relatait l’histoire farfelue d’une interprète en langue des signes qui voyait des zombies radioactifs ayant été largement repris par des journalistes n’ayant pas vérifié l’information, je préfère signaler, dès le titre, que ce qui va suivre s’est réellement passé.

Sinon j’aurais pu choisir d’intituler cet article : « Déontologie versus désobéissance civique, un cas de conscience intéressant » (mais c’était un peu long comme accroche).

Si l’histoire de Leslie Grange était imaginaire, il est pourtant déjà arrivé que des interprètes en langue des signes soient licenciés pour s’être permis de glisser leur opinion personnelle durant leur travail à la télévision. Ce fut, par exemple, le cas en Ukraine en 2004 durant la « Révolution Orange ».

A cette époque Natalia Dmitruk est interprète en langue des signes ukrainienne pour une chaîne de télévision d’Etat.
Fervente partisan du candidat de l’opposition, elle décida un matin de nouer un ruban orange à son poignet, signe de soutien à la révolution qui débutait.
Ce même jour, lors du journal de midi qu’elle traduisait, était annoncé la victoire du candidat officiel Victor Ianoukovitch sur celui de l’opposition Victor Iouchtchenko.
Dans sa petite lucarne en bas à droite de l’écran, Natalia Dmitruk s’éloigne alors rapidement du discours officiel de la présentatrice aux ordres du gouvernement et commence à signer : « On vous ment. Les chiffres de la commission électorale sont faux. Victor Iouchtchenko est notre président. Soutenons-le ». Puis elle reprend la traduction du reportage. Avant d’ajouter en conclusion du journal : « Je n’avais plus le cœur de vous mentir. Plus jamais, je ne le ferai. Je vous dis au revoir, mes chers téléspectateurs, peut-être ne nous reverrons-nous plus ».
Plus tard elle expliquera à une journaliste de Libération que « laisser mes téléspectateurs dans l’ignorance aurait été les condamner à rester dans leur ghetto ».

C’est ainsi que le mercredi 24 novembre 2004, Natalia Dmitruk, est passée subitement d’obscure traductrice en langue des signes de la chaîne d’Etat ukrainienne UT-1 à héroïne de la « Révolution Orange ».
Quelques minutes après sa prestation, un téléspectateur furieux appella la chaîne pour protester. La rédaction, qui ne s’était rendu compte de rien, lui demanda de raconter précisément ce qu’elle avait « traduit ».
Très vite, la nouvelle se répandit jusqu’à la place de l’Indépendance, au centre de Kiev, où les manifestants affluaient depuis le second tour de la présidentielle. Dénonçant les fraudes du pouvoir, ils avaient installé des tentes orange où ils avaient décidés à camper jusqu’à la reconnaissance de la victoire de Iouchtchenko. Le soir même, la chaîne 5, la seule d’opposition retransmise sur grand écran place de l’Indépendance, diffusa les images de la « traduction » de Natalia.

Surtout, par son acte de rébellion, elle a incité les 250 journalistes de la rédaction à réclamer eux aussi le droit de dire la vérité et à exiger dans tous les médias une couverture plus équilibrée de la situation politique ce qui permit lors de l’élection présidentielle suivante à Iouchtchenko d’être déclaré vainqueur.

Pour son action courageuse, Dmytruk a reçu le prix John Aubuchon pour la liberté de la presse. Durant la cérémonie, elle expliqua : « après chaque émission où je traduisais en langue des signes je me sentais comme salie par ces informations mensongères, je voulais me laver les mains. Alors, sans le dire à personne, j’ai été chercher au fond de moi-même la force pour oser faire ce que me dictait ma conscience ».

Peu après, le président de la chaîne de télévision a supprimé le service des interprètes en langue des signes forçant Natalia Dmitruk à démissionner pour rejoindre une chaîne concurrente, Canal 1+1.

Bien sûr on pourrait discuter des heures sur ce « cas d’école » qui enfreint délibérément le code déontologique auquel est soumis tout interprète en particulier le devoir de fidélité et de neutralité.
Certains diront : oui l’interprète a eu raison elle agissait « pour la bonne cause ».
D’autres répondront : de quel droit un interprète décide qu’une cause est juste ou pas ?

Je dirais simplement que la situation était exceptionnelle et qu’on ne combat pas une dictature en respectant les règles.
Il faut donc, à mon avis, rendre hommage à la détermination et au courage de cette femme.

Une interprète en langue des signes victime de zombies

Une célèbre interprète en langue des signes anglaise, Leslie Grange (32 ans) a été récemment licenciée après avoir travaillé durant sept années sur une des chaînes de télévision de la BBC rapporte le site internet anglais The Poke.
En effet, de nombreux sourds l’ont accusée de brouiller les informations, d’inventer des faits imaginaires, bref de traduire n’importe comment sans aucune fidélité au discours original.

A la suite de son renvoi, Leslie Grange a cherché à expliquer son comportement inapproprié par « des difficultés personnelles et une lassitude  professionnelle qui s’est instaurée au fil des ans ».  Alors au cours des six mois, elle s’est amusée à donner aux téléspectateurs sourds une version très différente de l’originale, à déformer la réalité grâce à sa folle imagination

Un responsable de la BBC raconte : « des courriers suspicieux écrits par des spectateurs sourds déconcertés ont commencé à nous arriver peu après le tremblement de terre au Japon. Ainsi des mails nous signalaient que des journalistes de la BBC  auraient affirmé (en réalité c’était l’interprète qui traduisait n’importe quoi) que des zombies radioactifs avaient été aperçus près de la centrale nucléaire de Fukushima.
Au début, nous n’y avons pas prêté attention, nous pensions qu’il s’agissait d’un vaste canulars destiné à nous déstabiliser.
Puis nous avons reçu de nouveaux mails d’autres personnes sourdes qui  s’inquiétaient de savoir si Rebekah Brooks (une célèbre journaliste anglaise) était réellement soupçonnée d’avoir violé un singe.
Ensuite on nous demandait si la BBC avait vraiment annoncé que le Premier ministre avait promis aux adolescents que désormais ils n’auraient plus rien à payer, que pour eux tout serait gratuit.
C’est alors que nous avons compris qu’il y avait un problème avec le travail de Leslie Grange. »

« Je tiens à m’excuser auprès de tous les membres de la communauté sourde » a déclaré aux journalistes l’interprète -fautive- en langue des signes. Pourtant, a-t-elle perfidement ajouté « quand j’ai traduit (pour rire) que David Cameron disait à Barack Obama votre profil d’homme d’Etat laisse mon zizi tout mou, je pense que je n’étais pas si loin de la vérité ».

Cette anecdote très « british humour » (qui est, à mon avis, plus une histoire drôle qu’une histoire vraie…), tout comme l’était celle de l’interprète de la Mafia new-yorkaise est cependant un bon exemple de « la tentation pour l’interprète d’utiliser sa position toute-puissante pour manipuler une situation à sa guise » ainsi que l’écrit Céline Graciet, interprète français/anglais sur son blog, Nakedtranslations (et qui a révélé cet article via sa page Twitter).
Elle poursuit : « il peut être très difficile de rester dans son rôle de plate-forme de conversion neutre et de proscrire toute intervention personnelle.
Pendant les projets sur lesquels je travaille depuis un certain temps, et que je connais comme le fond de ma poche, je suis parfois tentée de donner les réponses aux questions posées, au lieu de relayer d’abord la question, puis la réponse, afin de gagner du temps et de travailler plus efficacement.
J’ai d’ailleurs constaté que je n’étais pas la seule à avoir du mal à maîtriser mes instincts pendant un atelier d’une journée, où j’étais chargée avec une autre interprète d’aider de petits groupes de Français et d’Anglais à planifier leur travail pour la session de l’après-midi. À un moment, j’ai été horrifiée d’entendre ma collègue participer à l’organisation du travail, donner son avis sur le partage des tâches entre les participants et sur les personnes les mieux placées pour faire telle et telle chose.
C’était bien entendu inapproprié, mais il peut être très difficile de ne pas s’immiscer dans la conversation quand les progrès sont lents et qu’on pense avoir une solution à proposer »
.

Une belle illustration des deux articles du Code déontologique de l’Afils que je vous ai précédemment présentés, la fidélité et la neutralité et qui montre que quelles que soient les langues de travail, les problématiques restent les mêmes.

Code éthique (4) : la neutralité

Après le secret professionnel puis la fidélité, voici le troisième et dernier article du Titre premier du Code éthique des interprètes/traducteurs en langue des signes française : la neutralité.

« L’interprète ne peut intervenir dans les échanges et ne peut être pris à partie dans la discussion. Ses opinions ne doivent pas transparaître dans son interprétation ».

Cliquez sur l’image pour voir signer « neutralité »

.

La neutralité est un principe fondamental dans l’exercice du métier d’interprète. Les interlocuteurs sont seuls responsables de leur propos. L’interprète n’intervient pas pour corriger, changer, juger expliquer ou conseiller les usagers, sourds ou entendants comme s’ils étaient des enfants irresponsables.
Durant un entretien, inutile de le solliciter, de lui demander son avis ou un conseil, il ne vous répondra pas, il n’est là « que » pour traduire les échanges.

La dernière phrase de la définition est peut-être la plus importante. Quoiqu’il puisse en penser, l’interprète ne doit en aucune façon laisser transparaître son opinion, ses propres convictions ; politiques, religieuses, philosophiques, bien sûr. Mais aussi culinaires (ne pas faire de grimace quand on traduit une recette de tripes à la mode de Caen alors qu’on déteste les abats), esthétiques (pas de réflexions désagréables sur la tenue vestimentaire de l’intervenant), culturelles (même si on s’endort tandis que parle l’artiste il ne faut pas bailler durant la traduction) etc.
Donc non seulement on s’abstient de tout commentaire mais aussi de toute mimique ou attitude qui pourrait faire apparaître notre désaccord ou notre pensée intime (ne pas lever les yeux d’exaspération face à la vacuité des propos qu’on traduit).

On pourrait objecter que l’interprète, justement interprète une pensée. Il la restitue dans une autre langue en utilisant sa propre perception, sa propre compréhension, ses propres filtres, auxquels s’ajoutent les contraintes lexicales, grammaticales ou sémantiques de la langue cible. C’est pourquoi sa neutralité ne peut être totale.
Certes, mais il s’agit alors de neutralité subjective inhérente à toute interprétation. Or dans l’article 3 du Code de l’Afils, il est bien question de neutralité objective et non subjective. C’est à dire de la volonté de l’interprète de ne pas modifier un discours afin de le restituer au plus près de ce qu’il estime être la pensée du locuteur.
C’est pourquoi, lorsque nous traduisons, nous utilisons la première personne du singulier. Lorsqu’une personne énonce « je vous présente mes collègues », l’interprète traduit  tel quel dans l’autre langue « je vous présente mes collègues ».

Je suis il (ou elle), je m’efface.
Néanmoins, si on parle parfois de transparence dans l’interprétation, cela ne signifie pas que l’interprète est tellement efficient qu’il disparaît de champ de la communication et devient presque évanescent.
Cette notion, en situation de liaison plus particulièrement (interprétation d’un rendez-vous, d’une réunion à trois ou quatre personnes maximum) signifie que rien de ce que fait ou dit l’interprète ne doit apparaître comme opaque à l’une des personnes présentes. Transparent s’oppose donc à « opaque » et non à « visible ». Si l’interprète est obligé de faire un aparté avec l’un des intervenants il doit informer les autres de la nature de leur conversation.

Prenons un exemple concret :
Je traduisais un entretien entre un parent d’élève sourd et un professeur. Soudain, le professeur se tourne vers moi et me demande «je serais curieux de savoir comment vous faites pour différencier dans votre traduction le mot chat du mot chatte».
J’ai d’abord traduit sa question et comme le professeur insistait j’ai dû un instant interrompre les échanges et expliquer en français que j’étais ici comme interprète et que je ne pouvais pas en plus endosser le rôle d’enseignant en langue des signes. Donc soit la personne sourde lui expliquerait directement et je la traduisais vers le français), soit nous en parlerions à l’issue de la réunion.
Puis je me suis « auto-interprété » vers la LSF.

On comprend bien que s »il est transparent sur un plan déontologique (neutralité), l’interprète ne peut pas l’être au niveau de sa place dans la communication. Il n’est pas un magicien invisible qui va permettre aux usagers d’oublier qu’ils ne parlent pas/signent la même langue.

On pourrait croire que rester neutre est facile qu’il suffit pendant un entretien de ne pas donner son avis, de se contenter de traduire sans émettre de jugements de valeur. Ce n’est malheureusement pas toujours aussi simple à concevoir et à vivre.
Voici un exemple pour illustrer mon propos et montrer les implications que peut avoir ce concept qui ne cesse d’interroger les interprètes.

Il s’agit d’une consultation médicale dans un hôpital parisien.
La patiente, âgée, était reçue par un médecin du service d’oncologie. Un peu perdue, elle était ici pour qu’il lui remette les prochaines dates de son hospitalisation pour des séances de chimiothérapie.
À la question du médecin «comment allez-vous ?», elle se lança dans un long monologue cherchant à faire comprendre qu’elle ne se sentait pas bien, qu’elle n’avait plus faim, qu’elle perdait un peu la tête. Durant ce temps, le médecin, qui ne semblait pas l’écouter, remplissait des fiches sur les futurs traitements. Puis il se retourna vers elle, l’interrompit et lui demanda si elle partait en vacances. Elle expliqua que non, car elle était seule, sans enfant…
Bref cette femme cherchait à communiquer ses angoisses et ses questions à son praticien qui manifestement s’en fichait, volontairement ou pas. À la fin il lui dit simplement : «parfait, on se revoit le 17 pour le traitement, tout ira bien». Puis il lui remit deux ordonnances presque identiques sans lui expliquer que l’une était pour l’hospitalisation et l’autre pour un traitement à prendre quelques jours avant. Et il nous salua.
En quittant l’hôpital j’ai aperçu cette femme assise un peu plus loin sur un banc, les deux ordonnances à la main, essayant de comprendre ce qui venait de se passer.

Dans ce cas, il n’était pas «techniquement» difficile de rester neutre, il suffisait simplement de ne pas intervenir et de traduire fidèlement les propos de chacun.
En revanche, moralement, c’était plus compliqué, faut-il signifier au médecin que Madame flotte un peu, dois-je m’assurer auprès de la femme qu’elle a tout compris.
Bien sur, je ne suis pas intervenu : le médecin savait parfaitement ce qu’il faisait (et à mon avis son attitude devait être la même devant un sourd ou un entendant) et la patiente avait la possibilité de dire qu’elle ne comprenait rien.

Mais il faut le reconnaître, ce genre de situation laisse un goût amer dans la bouche on peut se sentir un peu désemparé.
En effet, l’interprète ne peux s’empêcher d’éprouver une certaine empathie pour tel ou tel usager et du fait de sa neutralité, cette empathie trouble parfois son affect en lui donnant peut-être, le sentiment d’abandonner la personne à son sort. Et pourtant il faut s’y tenir car, en dehors de toutes les justifications professionnelles et déontologiques, c’est aussi pour lui un moyen de se protéger, d’éviter un trop grand sentimentalisme qui pourrait perturber sa rigueur, son professionnalisme.

Pour conclure je laisse la parole à Jean Dagron, un médecin qui lui ne manque pas d’humanité : «l’interprète a pour rôle de permettre le dialogue entre, au moins, deux interlocuteurs. Il doit être transparent. Bien sûr la manière dont il traduit, légèrement différente d’un interprète à l’autre, laisse toujours passer un peu de subjectivité. Cependant, il doit veiller à ce que cela ne déforme pas l’intention des locuteurs».

______________

Pour rédiger cette série sur le Code éthique, je me suis servi de l’ouvrage « L’interprétation en Langue des Signes » de A. Bernard, F. Encrevé et F. Jeggli ainsi que du mémoire de Sylvie Boulet : La gestion de l’affect chez l’interprète en langue des signes française / français .

Code éthique (1) : présentation

Je l’évoque régulièrement dans mes billets et nous allons encore souvent le rencontrer. Il convient donc de s’attarder quelques articles sur lui, à savoir, le Code éthique des interprètes/traducteurs en langue des signes française (LSF) élaboré par l’AFILS.

Ainsi, pour juger de la compétence d’un interprète, on peut se référer à trois critères:
– la langue des signes
– les techniques (stratégies) d’interprétation
– la connaissance et la maîtrise du Code éthique.
Il est donc un élément majeur pour garantir une bonne pratique de notre métier. Ce n’est pas qu’un simple texte théorique encadrant notre profession. C’est aussi un atout pour les interprètes professionnels, une protection qui leur garantit d’effectuer une interprétation correcte et respectueuse dans les meilleures conditions possibles.

C’est à partir de 1970 que le mouvement de reconnaissance de la langue des signes initié par les sourds est accompagné par une volonté de professionnaliser le métier d’interprète (voir historique du métier d’interprète en LSF), d’où la nécessité de réfléchir à l’instauration d’un code déontologique.
C’est ainsi que des interprètes qui travaillaient bénévolement prennent conscience qu’ils sont plusieurs à pratiquer la même profession. Ils décident alors de se réunir et fondent la première association française d’interprètes en 1978, l’ANFIDA (Association Nationale Française d’Interprètes pour Déficients Auditifs) qui deviendra l’AFILS en 1988. A cette occasion sont joints à ses statuts des règles déontologiques qui garantissent la fidélité au message, la neutralité et le secret professionnel.
Les adhérents sont des professionnels rémunérés. Ce code donne pour la première fois un cadre permettant de distinguer l’interprète des autres professionnels comme l’interface de communication, le preneur de notes, le répétiteur ou le médiateur social.

De fait, c’est une réponse au discours d’Arlette Morel prononcé à Albi en 1987 dans laquelle elle reprochait aux interprètes, leur manque de déontologie dans l’exercice de leur métier : elle évoquait la nécessité de mettre en place une formation et une déontologie adéquate.
Selon elle, « ces interprètes estimant avoir une solide expérience de l’interprétation sur le plan pratique… n’éprouvent pas le besoin d’aborder l’interprétation comme un vrai métier c’est-à-dire avec une vraie formation….une formation théorique avec une approche déontologique de la fonction, aussi nécessaire que la maîtrise de la LSF. Dommage car ils auraient ainsi appris à être neutres, à ne pas penser à la place du sourd, en résumé à ne pas être plus sourd que sourd ».

En d’autres termes, pour qu’une situation d’interprétation se déroule de manière professionnelle, l’interprète doit respecter des règles. Cela permet aux interlocuteurs sourds et entendants d’être au cœur de la situation. C’est pourquoi toutes les formations qui délivrent un diplôme d’interprète français/langue des signes française (Master 2) intègrent dans leur cursus de nombreuses heures de cours théoriques et pratiques consacrées à ce Code.

Le Code éthique de l’AFILS se compose d’une partie intitulée « Code déontologique » (titre premier) et d’une partie intitulée « Code de conduite professionnelle » (titre deuxième).
C’est l’ensemble des règles et devoirs auxquels les interprètes membres de l’AFILS doivent se référer dans le cadre de leur activité.
Selon l’AFILS, « la déontologie est un contrat moral passé entre les locuteurs (usagers) et l’interprète garantissant que celui-ci interviendra le moins possible dans les échanges. C’est un engagement à respecter les personnes en présence, leur parole et la langue qu’ils utilisent ». Il s’agit donc de préserver l’autonomie de chaque personne sourde, de lui permettre d’exercer ses responsabilités en ayant une information complète, compréhensible et objective.

Voici le texte de ce Code, tel qu’on peut le trouver sur le site internet de l’AFILS, rédigé par Francis Jeggli et Pierre Guitteny.

CODE ETHIQUE

Le présent code éthique définit les conditions d’exercice de la profession par les interprètes membres de l’AFILS.

TITRE PREMIER

Code déontologique

Article 1. – Secret professionnel
L’interprète est tenu au secret professionnel total et absolu comme défini par les articles 226-13 et 226-14 du nouveau code pénal dans l’exercice de sa profession à l’occasion d’entretiens, de réunions ou de conférences non publiques. L’interprète s’interdit toute exploitation personnelle d’une quelconque information confidentielle.

Article 2.- Fidélité
L’interprète est tenu de restituer le message le plus fidèlement possible dans ce qu’il estime être l’intention du locuteur original.

Article 3.- Neutralité
L’interprète ne peut intervenir dans les échanges et ne peut être pris à partie dans la discussion. Ses opinions ne doivent pas transparaître dans son interprétation.

TITRE DEUXIEME

Code de conduite professionnelle

 Article 1.
L’interprète s’interdit d’accepter un engagement pour lequel il n’est pas qualifié. S’il est le seul à pouvoir assurer cette prestation il pourra le faire après en avoir averti toutes les parties concernées.

Article 2.
L’interprète s’engage, dans la mesure du possible, à se former dans le but de répondre aux besoins des usagers.

Article 3.
L’interprète qui exerce une autre activité professionnelle, notamment au sein d’une même institution, doit prendre garde à ce que les exigences de cette autre activité ne soit pas en contradiction avec le code éthique de l’AFILS.

Article 4.
L’interprète doit avoir une présentation appropriée à la situation d’interprétation. Pour le bon déroulement de l’interprétation, il doit veiller à ce que certaines conditions matérielles soient respectées (lumière, placement, etc.).

Article 5.
Conformément à l’article L112-3 du code de la propriété intellectuelle, l’interprète est propriétaire de sa traduction et de son interprétation. Aucune utilisation, diffusion, ni commercialisation de cette dernière ne pourra se faire sans son accord.

Article 6.
L’interprète doit être loyal et solidaire à l’égard de ses collègues. Toute critique sur un collègue ne doit pas être énoncée en public.

Article 7.
L’interprète doit s’assurer qu’il dispose de bonnes conditions de travail. Il doit prévenir son client que des pauses lui sont nécessaires. En aucun cas il ne pourra travailler plus de deux heures sans relais. En situation de conférences, les interprètes travailleront toujours en équipe.

Article 8.
Si l’interprète travaille en équipe, il est en droit de connaître l’identité de son ou ses collègues avant d’accepter un contrat.

Article 9.
L’interprète peut refuser un contrat si, pour une raison éthique et personnelle, il sent que sa prestation ne sera pas conforme au présent code. Le client pourra alors demander une attestation de refus à l’interprète.

Article 10.
Les interprètes qui travaillent ponctuellement bénévolement pour des associations caritatives ou à caractère humanitaire, s’engagent à respecter le présent code et à demander les mêmes conditions de travail que s’ils étaient payés.

Le conseil d’administration peut être interpellé pour tout manquement à ces codes.
Celui-ci, éventuellement aidé d’une commission spéciale nommée à cet effet, statuera sur les suites à donner à toute plainte dans les plus brefs délais. Les sanctions prises par le CA à l’encontre de l’interprète concerné pourront aller jusqu’à sa radiation.

Pour plus d’informations historiques sur la création de ce code déontologique, je vous conseille de lire l’article/chronologie rédigé par Francis Jeggli à l’adresse suivante : http://bit.ly/histoirecodedeonto .

A suivre : le secret professionnel