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Service des urgences

Troisième et dernier article de notre trilogie hospitalière (le premier billet est ici, le second par là).

C’est le témoignage très fort d’un/une interprète en langue des signes française qui est publié dans l’ouvrage de Pierre Guitteny : « Un mois avec un interprète en langue des signes ».

Je le reproduis in-extenso.

urgences

« Nous avions été prévenus : le décès de l’enfant pouvait se produire à n’importe quelle heure. À 22 heures, je reçois donc un appel me de mandant de me rendre d’urgence à l’hôpital des enfants, au service réanimation.

J’y suis déjà passé ce matin et cet après-midi. L’enfant est allongé, inerte. Divers tuyaux, sondes, électrodes sont disposés sur tout son corps. De nombreuses machines, écrans et alarmes entourent son lit. Le personnel est très attentionné. Il a reçu chaque jour les parents sourds pour leur expliquer l’évolution de la santé de l’enfant.

Après l’accident, les premiers jours, le discours des médecins étaient mesuré : « les analyses sont en cours, on ne peut pas établir de pronostic ». Puis, petit à petit, nous traduisons des propos de plus en plus pessimistes. Ces derniers jours, le personnel médical essayait de préparer les parents à l’éventualité d’une issue fatale.

Les parents sont là, abasourdis. Sans bouger. Le médecin attendait l’arrivée de l’interprète pour leur annoncer officiellement le décès. Traduction difficile, du fait de l’émotion. L’infirmière demande aux parents de sortir de la chambre, le temps de préparer l’enfant. Je me retrouve avec eux dans une salle de repos. Je ne sais pas quoi dire.

L’infirmière revient et leur explique que le corps de l’enfant sera amené au dépositoire de l’hôpital où ils pourront se rendre dès le lendemain matin. Ils me demandent de traduire quelques appels téléphoniques pour prévenir leur famille. En sortant, je téléphone à ma collègue : je sais qu’elle est libre le lendemain matin et lui demande de se rendre à l’hôpital, à l’heure que m’ont indiqué les parents. Je rentre chez moi à minuit mais je n’arrive pas à m’endormir de suite. »

« Entre sourds et entendants » sous la direction de Pierre Guitteny – Editions Monica Companys

Est-ce qu’on entend la mer à Paris ?

Le 27 juin 2007 était officiellement inauguré la permanence juridique pour les sourds à la mairie du 9ème arrondissement de Paris.

C’est l’aventure de cette permanence que nous raconte Anne-Sarah Kertudo, conseillère juridique, dans sa biographie intitulée « Est-ce qu’on entend la mer à Paris » sous-titrée « Histoire de la permanence juridique pour les sourds » (2010).

Au fil des pages elle se souvient de la genèse du projet, comment elle a dû se battre afin de vaincre les réticences et le scepticisme des institutionnels mais aussi de la nécessité d’inventer un savoir-faire car il ne suffit pas de parler la langue des signes pour accompagner les sourds dans la connaissance et l’exercice de leurs droits. Puis, à travers les portraits qu’elle nous brosse, les anecdotes amusantes ou les drames de la vie qu’elle nous raconte, nous découvrons cette communauté qui ne communique que par la langue des signes, nombre d’entre eux ne sachant ni lire ni écrire et donc noyés dans les procédures judiciaires. Souvent invisibles dans notre société ils sont pourtant là : ils se marient, divorcent, héritent, achètent des bien immobiliers, sont placés en garde à vue, traversent l’Europe pour venir travailler en France, créent des entreprises, se font licencier…

Comme le souligne Jean-Pierre Rosenczveig dans sa préface, « pour le commun des mortels, il n’est pas aisé d’accéder à la reconnaissance de ses droits. On comprendra que les plus faibles ou les plus fragiles de cette société s’y présentent d’entrée de jeu avec un handicap sérieux. Les personnes sourdes ou malentendantes sont dans ce lot. En difficulté pour échanger, elles n’accèdent pas aisément aux informations et à la mobilisation d’un conseil juridique ou judiciaire. »

Dans son ouvrage, Anne-Sarah Kertudo aborde bien sur la nécessaire présence des interprètes en langue des signes en justice, son « principal combat » comme elle le rappelle. Je vous en propose quelques passages issu du chapitre 7 (avec une conclusion peut-être inattendue) en espérant que cela vous donnera envie d’acheter ce livre afin de le lire de la 1ère à la dernière page.

« Au début (…), il n’existait pas de texte exigeant la présence d’un interprète en langue des signes dans les tribunaux. Pas de texte, pas d’interprète. On voyait donc régulièrement des enfants entendants traduire pour leurs parents sourds une audience de divorce sans les magistrats s’en offusquent (…).

On voyait des bénévoles d’associations, ne maîtrisant que quelques signes, baragouiner un langage incompréhensible, traduction très déformée de propos qu’ils ne comprenaient pas toujours. On appelle ces intermédiaires de communication, non formés, des « interfaces », par opposition aux « interprètes », qui sont eux, diplômés maitrisant parfaitement la langue des signes et la pratique de la traduction simultanée (…). Sans diplôme, les interfaces croyant « aider les sourds » ne leur rendent pas toujours service.

Exemple : « Le juge propose un d’accord : tu annulé papier jugement argent on reprend. Tu es d’accord ?  »
La créance est-elle annulée ? Le sourd doit-il payer quelque chose ? Est-il condamné ? Va-t-il toucher quelque chose ?
– Alors, le juge demande si tu es d’accord ? s’impatiente l’interface.
– Je ne comprends pas très bien.
– Pffff, ce n’est pas compliqué : l’argent aussi là le jugement annulé et l’argent ok, c’est possible . Alors il faut répondre au juge vite.
– Euh… D’accord. »

On voyait les mamans assister leurs enfants, adultes depuis longtemps dans des procédures qui ne les concernaient en rien. Quid de l’autonomie ? du respect de l’intimité ? du respect des droits les plus fondamentaux en justice qui exigent que l’on comprenne son procès et qu’on dispose des moyens pour se défendre ? Quelle égalité dans une audience qui oppose un entendant qui se fait comprendre sans difficulté, à un sourd qui vient avec un tiers qui va souvent s’exprimer à sa place, pas seulement traduire, le mettant en situation d’impuissance et d’incapacité ? (…)

C’est impressionnant de découvrir à quel point le système judiciaire peut s’accommoder de l’injustice qu’il produit lui-même. Combien sont-ils ces sourds jugés, condamnés sans n’avoir rien compris à la procédure ? (…)
Allons plus loin : ne peut-on pas considérer que le handicap n’est pas inhérent à la personne mais plutôt à une situation ? Finalement, le sourd ne peut être entendu en justice mais le magistrat ne peut pas non plus l’entendre. Ils sont tous les deux identiquement bloqués dans l’incommunicabilité. Le juge qui veut exercer son métier correctement doit pouvoir communiquer avec la partie en face de lui. Auriez-vous confiance en un juge dont vous savez qu’il vient de juger sans avoir écouté la défense de l’une des parties ? Dira-t-on qu’il est bon juge ? L’interprète est autant au service de la personne sourde que de son interlocuteur.

[ Le texte imposant aux tribunaux civils de faire appel à un interprète en langue des signes fut institué par un décret du 20 Août 2004, sa présence  concernant le pénal ayant déjà été imposé par la loi de 2000 sur la présomption d’innocence (article 408). Ces dispositions sont reprises tout au long de la procédure pénale : depuis la garde à vue (article 63-1) jusqu’à l’exécution des peines (D116-9) ]

La législation de 2000, tout comme l’article 23-1 au civil que nous avons si difficilement arraché en 2004, seront sans doute considérés comme une avancée du droit : les sourds sont pris en compte ; leurs différents modes de communication sont prévus pour garantir leur accès au droit.
Je me suis battue pour l’accès au droit des sourds (…). En revanche je ne voulais pas de ce texte comme réponse à nos revendications. Il aurait fallu, simplement, que la chancellerie rectifie le tir par un rappel à l’ordre, une circulaire mais pas une loi. Je ne chipote pas, ce ne sont pas des querelles de juristes ou des caprices de minorité. En promulguant une loi spécifique à l’accès au droit d’une population, on délivre un message fort, un choix de société. D’emblée on affirme que le peuple n’est pas « un » à accéder au droit mais qu’il est constitué de groupes dont l’accès à la justice n’est pas égal ni identique. Terminé le « nous sommes tous libres et égaux en droit et en dignité ». Un texte spécifique fait sortir les sourds du droit commun et créé une « exception sourde » qui n’est pas nécessaire.

En attendant mieux, depuis ces nouvelles lois, je n’ai plus de problèmes pour convaincre les greffes de faire appel à un interprète lors des audiences. Une victoire au quotidien sans doute, mais un échec du droit. »


Différentes étymologies du signe « interprète » en LSF

L’objet de la science étymologique est de découvrir l’origine des mots, d’expliquer la forme d’un mot par un mot plus ancien dont il dérive. Ainsi, le terme « limoger » trouve son origine dans la sanction, à savoir un exil à Limoges (navré pour les 135 000 Limougeauds), appliquée aux chefs militaires incompétents pendant la première guerre mondiale.
L’étymologie permet de reconstituer des familles de mots qui ont une origine commune. Par exemple canicule (grosse chaleur en été) appartient à la famille du mot chien (latin canis) parce qu’en été le soleil est dans une constellation que les Romains appelaient le Grand Chien.

Yves Delaporte est ethnologue, directeur de recherche au CNRS. Depuis 1994, il construit une anthropologie de la surdimutité et des langues gestuelles. En 2007, il a publié un « Dictionnaire Étymologique et Historique de la Langue des Signes Française« . C’est le fruit d’un travail colossal de plus de dix ans de collectes de signes réalisées auprès de dizaines d’informateurs sourds, de toutes générations répartis sur tout le territoire français, d’exhumation de recueils de signes oubliés, de vieux dictionnaires du XVIIIe siècle ou encore d’archives photographiques.
Certains signes ne posent guère de problème étymologique. Leur origine est directement repérable dans les objets auxquels ils réfèrent. On remarque que beaucoup de signes reproduisent des objets du monde en les stylisant au moyen des ressources fournies par le corps humain. Aussi ces objets sont-ils clairement reconnaissables dans les mains des sourds : la maison dans les deux mains qui forment un toit, le poisson dans la main plate qui part vers l’avant en zigzaguant, la lune dans les mains en cornes qui prolongent le visage pour figurer un croissant.
Mais cela est loin de concerner la totalité du lexique. Bien des signes sont aujourd’hui aussi arbitraires que les mots des langues vocales : il semble impossible de trouver un lien entre leur forme et leur sens. Cela est dû à ce que l’usage quotidien de la langue a entraîné des modifications progressives de forme et de sens, si bien que la relation entre le signe originel et la chose représentée s’est peu à peu distendue, par exemple les signes : chose, faux ou profiter.

A présent intéressons-nous au signe [INTERPRETE]. En langue des signes française il s’effectue par le retournement de la main dominante dans la paume de la main dominée (voir schéma ci-contre). Comme le souligne Yves Delaporte dans son ouvrage, le retournement de la main est une métaphore gestuelle symbolisant les notions de changement, d’inversion, d’altérité : ici la capacité de l’interprète à transformer une langue en une autre.

La première description se trouve dans l’ouvrage de l’Abbé Ferrand (v.1785) à l’entrée [TRADUIRE] : « appuyer la main sur la table comme si c’était une feuille de dictionnaire où il se trouve une colonne de latin et une de français, retourner la main sur la paume ensuite sur le revers ». Le signe actuel est décrit par l’Abbé Lambert (1865), également à l’entrée [TRADUIRE] : « placer la main droite sur la paume de la main gauche comme pour applaudir, puis la retourner et l’y placer dans le dos ».
La main dominée qui figure la page d’un livre s’est donc substituée à la table des premiers pédagogues pour « sourds-muets ».

Parallèlement à cette première explication rationnelle sur l’origine du signe, certains originaux carnivores (ou interprétivores si le terme existe) défendent une étymologie plus animale en remarquant qu'[INTERPRETE] et [BIFTECK] s’exécute de la même façon, le retournement de la main stylisant alors la cuisson des deux cotés d’une tranche de bœuf. Et de conclure goulûment qu’effectivement « un bifteck et un interprète c’est à peu près la même chose, on a souvent envie de les bouffer… » !!!

Il existe enfin une troisième version qui remonte aux origines ancestrales, sorte de mythe fondateur qui nous éclaire sur les circonstances dans lesquelles sont apparus à la fois l’interprète et le signe qui porte son nom.
Cela se passe dans la nuit des temps au milieu du jardin d’Eden. Au commencement était le premier garçon sourd et la première fille entendante. Par un beau matin tandis que la lumière jaillissait sur la terre, ils se sont rencontrés et aussitôt ils sont tombés amoureux l’un de l’autre. Comme ils ne pouvaient pas se comprendre, ils durent aller chercher quelqu’un qui connaissait les deux langues. Celui-là allait de l’un à l’autre, il regardait les signes que faisait le garçon puis il se tournait vers la jeune fille pour lui traduire en mots la passion du jeune homme. Puis il écoutait ce que disait la fille et il se tournait vers le garçon pour lui expliquer qu’elle était éperdue d’amour pour lui. Cela a duré toute la journée, tant et si bien que le soir, le garçon et la fille, qui étaient de plus en plus amoureux, eurent envie d’aller ensemble au lit. Mais ils avaient toujours besoin de l’interprète pour se comprendre.
Ce dernier dut alors pénétrer à son tour dans le lit, juste entre les deux. Et toute la nuit il alla de la fille au garçon (la paume de la main droite s’abat sur celle de la main gauche) puis du garçon à la fille (la main droite se retourne sur la paume de la main gauche). Et c’est depuis cette première nuit d’amour que les interprètes sont nommés ainsi en langue des signes. Mon métier et son signe seraient donc nés de l’amour. En ce jour de la Saint-Valentin, c’est bien sur ma version préférée.

Cliquez sur l’image pour voir signer [INTERPRETE]

Le traducteur cleptomane

Dimanche sous la neige.
Oublions un peu la langue des signes et écoutons l’étrange histoire d’un collègue traducteur hongrois-anglais que nous raconte Dezsö Kosztolànyi.

Son ami après avoir été condamné pour vol peinait à trouver du travail dans l’édition. Aussi il l’a recommandé à un éditeur pour qu’il effectue la traduction vers le hongrois du roman policier « Le mystérieux château du comte de Vitsislav ».

Je lui cède la parole :
« J’ai été infiniment surpris quand quelques jours plus tard, l’éditeur m’a fait savoir que la traduction de mon protégé était totalement inutilisable. (…) J’ai commencé à lire le texte. Avec des cris de ravissement. Des phrases claires, des tournures ingénieuses, de spirituelles trouvailles linguistiques se succédaient, dont cette camelote n’était peut-être même pas digne. Ahuri, je demande à l’éditeur ce qu’il avait pu trouver à redire. Il me tend alors l’original anglais, toujours sans un mot, puis il m’invite à comparer les deux textes. Je me suis plongé dedans, je suis resté une demi-heure les yeux tantôt sur le livre, tantôt sur le manuscrit. A la fin, je me suis levé consterné. J’ai déclaré à l’éditeur qu’il avait parfaitement raison.

Pourquoi ? N’essayez pas de le deviner. Vous vous trompez. Ce n’était pas le texte d’un autre roman qu’il avait glissé dans son manuscrit. C’était vraiment, coulante, pleine d’art et par endroits de verve poétique, la traduction du Mystérieux château du comte Vitsislav. Vous vous trompez encore. Il n’y avait pas non plus dans son texte un seul contresens. Après tout, il savait parfaitement et l’anglais et le hongrois. Ne cherchez plus. Vous n’avez encore rien entendu de pareil. C’était tout autre chose qui clochait. Tout autre chose.

Moi-même, je ne m’en suis rendu-compte que lentement, graduellement. Suivez-moi bien. La première phrase de l’original en anglais disait ceci : L’antique château rescapé de tant d’orages resplendissait de toutes ses trente-six fenêtres. Là-haut, au premier étage, dans la salle de bal, quatre lustres de cristal prodiguaient une orgie de lumière… La traduction hongroise disait : « l’antique château rescapé de tant d’orages resplendissaient de toutes ses douze fenêtres. Là-haut, au premier étage, dans la salle de bal, deux lustres de cristal prodiguaient leur orgie de lumière… » J’ai ouvert de grands yeux et j’ai continué ma lecture. A la troisième page, le romancier anglais avait écrit : Avec un sourire ironique, le comte Vitsislav sortit d’un portefeuille bien bourré et leur jeta la somme demandée, mille cinq cents livres sterling… L’écrivain hongrois avait traduit comme suit : « Avec un sourire ironique, le comte Vitsislav sortit un portefeuille et leur jeta la somme demandée, cent cinquante livres sterling… » J’ai été pris d’un soupçon de mauvais augure, qui, hélas, dans les minutes suivantes s’est changé en triste certitude. (…)

Comprenez-vous ce qu’avait fait notre malheureux confrère, cet écrivain si digne pourtant d’un sort meilleur ? Il avait dépouillé avait une légèreté impardonnable le comte Vitsislav, pourtant si sympathique, de ses mille cinq cents livres, ne lui en laissant que cent cinquante et soustrait deux des quatre lustres de cristal de la salle de bal, et subtilisé vingt-quatre des trente-six fenêtres de l’antique château rescapé de tant d’orages. J’étais pris de vertige. Mais ma consternation a été a son comble quand j’ai constaté, tout doute exclu, que la chose, avec un fatal esprit de suite, se retrouvait du début à la fin de son travail. En quelque lieu que sa plume ait passé, le traducteur avait causé préjudice aux personnages, et à peine connaissance faite, et sans égard pour aucun bien, mobilier ou immobilier, il avait porté atteinte au caractère incontestable, quasi sacré, de la propriété privée. Il travaillait de diverses manières. Le plus souvent, les objets de valeur, ni vu ni connu, avaient disparu. De ces tapis, de ces coffres-forts, de cette argenterie, destinés à relever le niveau littéraire de l’original anglais, je ne trouvais dans le texte hongrois aucune trace. En d’autres occasions il en avait chipé une partie seulement, la moitié ou les deux tiers. Quelqu’un faisait-il porter par son domestique cinq valises dans son compartiment de train, il n’en mentionnait que deux et passait sournoisement sous silence les trois autres. Pour moi, en tout cas ce qui m’apparut le plus accablant – car c’était nettement une preuve de mauvaise foi et de veulerie -, c’est qu’il lui arrivait fréquemment d’échanger les métaux nobles et les pierres précieuses contre des matières viles et sans valeur, le platine contre du fer blanc, l’or contre du cuivre, le vrai diamant contre du faux ou contre de la verroterie. (…)

J’ai fini par établir  que dans son égarement notre confrère, au cours de sa traduction, s’était approprié au détriment de l’original anglais, illégalement et sans y être autorisé : 1 579 251 livres sterling, 177 bagues en or, 947 colliers de perles, 181 montres de gousset, 309 paires de boucles d’oreilles, 435 valises, sans parler des propriétés, forêts et pâturages, châteaux ducaux et baronniaux, et autres menues bricoles, mouchoirs, cure-dents et clochettes dont l’énumération serait longue et peut-être inutile. »(…)

Inutile de préciser que je ne recommande pas à mes collègues cette méthode pour arrondir leurs fins de mois.

Le traducteur cleptomane et autres histoires de Dezsö Kosztolànyi traduit (on espère fidèlement, sans omission) du hongrois par Adàm Péter et Maurice Regnaut. Éditions Viviane Hamy.

L’Interprétation en Langue des Signes

Comme promis, voici le deuxième ouvrage traitant du métier d’interprète en langue des signes.
Rédigé par trois interprètes LSF/Français, Alexandre Bernard, Florence Encrevé et Francis Jeggli, il s’intitule : L’Interprétation en Langue des Signes (Septembre 2007, PUF Editions).

L’objectif de ce livre est de présenter le métier d’interprète en langue des signes du point de vue théorique et pratique. Ainsi, cet ouvrage présente l’ensemble des aspects de cette profession en insistant en particulier sur ses règles déontologiques, indispensables à la relation de confiance entre l’interprète et les usagers.

Je vous propose un extrait de la préface rédigée par Christian Cuxac, linguiste à l’Université de Paris 8 a qui l’on doit, notamment, les premières études sur l’objet LSF en tant que langue (p. 10-11) :

Dans la mesure où les mécanismes cognitifs requis par une interprétation en langue des signes sont globalement les mêmes que ceux qui sont mobilisés pour interpréter une langue vocale, on aurait pu croire qu’il suffisait de prendre acte des découvertes structurales effectuées sur la langue des signes par le champ de la linguistique descriptive pour que le tour soit joué et que la formation des interprètes en langue des signes soit simplement une affaire de théorie et de techniques d’interprétation.

En réalité, ce fut loin d’être aussi facile. En effet, la LSF, seule langue minoritaire de l’Hexagone à disposer d’un corps d’interprètes – il n’y en a pas pour le breton, le corse, l’occitan… – est pratiquée par une population d’environ 100 000 personnes, ou – presque – tout le monde se connaît et connaît forcément les porte-parole communautaires que sont les interprètes en langue des signes. La situation peut alors être délicate pour celui qui, le matin, assure une interprétation auprès d’un usager sourd qu’il sera amené à rencontrer, le soir même, lors d’une fête ou d’une soirée entre amis communs.

Seul un code déontologique rigoureux permet de garantir à l’usager sourd que rien de devra transparaître des échanges qui ont eu lieu lors de la situation d’interprétation, mais, en contrepartie, l’existence du code implique qu’il fasse à son tour une confiance totale à celui qui connaît les problèmes médicaux, familiaux, financiers, voire judiciaires qu’il tient à garder secrets.
Si l’on ajoute à cela que les sourds, parce ils n’entendant pas et n’ont, de ce fait, pas de retour auditif, ni du message original de leur interlocuteur entendant, ni du message interprété, constituent la seule communauté linguistique au monde à ne pouvoir juger de la qualité effective d’une interprétation simultanée, on comprendra que les questions d’éthique professionnelle des interprètes en langue des signes sont au moins aussi importantes lors de la formation, que dans la mise en oeuvre de techniques d’interprétation.

Cet ouvrage, écrit par des interprètes professionnels, montre comment la mobilisation sociale et politique d’une minorité linguistique s’est traduite par la construction progressive d’une profession émergente. Indispensable pour les personnes impliquées au quotidien dans les relations intercommunautaires entre sourds et entendants, ce livre devrait aussi permettre de répondre aux questionnements et aux attentes de lecteurs intéressés par l’histoire d’un mouvement de reconquête citoyenne, les relations de diglossie entre langue de statut différent, comme par l’exercice d’un métier passionnant.

Entre Sourds et Entendants

Deux ouvrages s’intéressent au métier d’interprète LSF/Français.
Le premier (nous verrons le second une autre fois) que je vous présente aujourd’hui s’intitule : « Entre Sourds et Entendants, un mois avec un interprète en langue des signes » (Janvier 2010, Editions Monica Companys) sous la direction de Pierre Guitteny et illustré par Laurent Verlaine.

Ce livre se découpe en deux parties. Dans la première, l’auteur a regroupé les témoignages de nombreux interprètes qui présentent et racontent la diversité des situations rencontrées. Ainsi, on se rend dans des musées, à l’ANPE, dans des maisons de retraite, dans une usine aéronautique, à la gendarmerie, à un mariage, dans un restaurant…

Dans la seconde partie, différents chapitres détaillent le cadre théorique (historique, législatif, linguistique…) dans lequel se construit ce métier.

En voici un extrait (p57-58) :

Ce matin, je suis appelé pour traduire dans une prison. C’est la première fois que je vais entrer dans le milieu carcéral, et j’avoue que cela m’impressionne un peu.
Arrivé à l’entrée de la prison, je dois bien sur laisser ma carte d’identité ; je dois aussi laisser mon téléphone portable. L’assistante sociale qui m’a appelé vient me chercher et me conduit à son bureau.
Nous traversons les couloirs et croisons de nombreux prisonniers. Je ne suis pas rassuré. Une fois dans son bureau, elle fait appeler le sourd prisonnier et je traduis leur entretien.

La traduction n’est pas facile car manifestement le sourd ne veut pas tout dire, sans doute par peur que certains de ses propos ne se retournent contre lui. Il n’est donc pas facile pour moi de comprendre tous les tenants et les aboutissants des échanges. Je suis obligé de lui faire répéter certaines de ses phrases, car elles sont pour moi ambiguës : je ne sais pas de qui il parle, à qui il fait allusion sans vouloir le nommer, dans quelles circonstances précises se sont déroulés tels ou tels faits… C’est très pénible à traduire, car je ne sais pas exactement quels termes employés : lorsqu’il place un personnage dans l’espace de signation, s’agit-il d’un homme ou d’une femme, d’un sourd ou d’un entendant… ? Tout est flou, incomplet pas clair.
Je suis obligé de faire part à l’assistante sociale de mes difficultés de traduction. Elle me répond qu’elle connaît ce prisonnier et sait qu’il cache beaucoup de choses.

Une fois l’entretien terminé, l’assistante sociale me dit : « bon, vous connaissez le chemin, je vous laisse retourner au poste d’accueil ». Je dois donc retraverser les couloirs et même si je sais que cela ne se passera pas ainsi, j’imagine que je ne vais pas être reconnu par les gardiens et qu’ils me retiendront ici avec les autres prisonniers. Quelques gouttes de sueur. Bien sûr ce n’est pas le cas : je quitte enfin ce milieu oppressant.

Cet après-midi, je suis appelé pour traduire dans un hôpital de jour. Lors de la prise de rendez-vous, la secrétaire du service a noté qu’il s’agissait d’une rencontre entre un docteur, une assistante sociale et une personne sourde. Je ne connais pas le nom de la personne sourde. Et je n’ai pas plus de renseignements.

Hôpital de jour signifie donc que cette personne a quelques difficultés ; mais je ne sais pas de quel ordre ; j’espère qu’elle n’aura pas trop de difficultés d’expression et de compréhension. Il est question d’un médecin mais je ne sais pas s’il s’agit d’un médecin généraliste ou bien d’un médecin psychiatre. La distinction entraîne évidemment une grande différence quant au contenu de l’entretien et donc de la traduction. Mais si le rendez-vous réunit le médecin plus une assistante sociale, il ne doit pas s’agir d’une consultation médicale ou psychiatrique, mais plutôt de question de dossiers administratifs, de suivi de sortie d’hospitalisation, d’insertion, etc. Je peux me retrouver à traduire des propos portant aussi bien sur des questions administratives que sur des questions médicales ou des questions psychologiques, familiales… Bref, beaucoup d’inconnues.

Et voilà, encore un problème qui arrive de temps en temps. Je me rends à l’hôpital de jour, j’arrive à l’accueil, et je vois la secrétaire l’air éberlué qui me dit : « le médecin avec lequel vous avez rendez-vous n’est pas là aujourd’hui ; d’ailleurs, il ne vient jamais ici le mercredi ». Bon, pas de personne sourde, pas de médecin, pas d’assistante sociale. On essaie de tirer les choses au clair. La secrétaire appelle le médecin en question, qui répond qu’il va donner un cours à l’université et donc qu’il n’a pas pris de rendez-vous ce jour là. Bien.

Un autre appel téléphonique permet de comprendre que ce rendez-vous n’était pas à l’hôpital de jour, mais dans un autre hôpital. Nouvel appel téléphonique. L’assistante sociale est bien dans cet autre hôpital, et attend la personne sourde et l’interprète. La secrétaire qui a réservé l’interprète n’a pas bien noté la consigne. Je dois donc me dépêcher pour parcourir une dizaine de kilomètres afin de me rendre dans cet autre hôpital. Arrivé là, je rencontre l’assistante sociale qui m’annonce que la personne sourde n’est pas venue, et donc que le rendez-vous est annulé.
Beaucoup de soucis et de déplacements pour rien !