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Interview de Stéphan Barrère, interprète F-LSF

Il y a deux semaines, Agathe de l’Agence TradOnline m’a interviewé sur mon parcours et le métier d’interprète en langue des signes.

Vous pouvez retrouver mon interview sur leur site (www.tradonline.fr) et je vous en mets de larges extraits ci-dessous.

 

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Pour votre reconversion professionnelle, pourquoi avoir choisi la voie de l’interprétariat en LSF ?

Je cherchais quand même un métier dans la communication avec un côté humain dans lequel on peut s’engager. Le métier d’interprète LSF allie ces deux aspects.

C’est un métier jeune, qui s’est structuré à partir des années 90. Le métier n’est pas encore reconnu ; il n’y a pas de protection du statut.

Avant, c’était souvent les membres de la famille qui jouaient ce rôle. Aujourd’hui, l’interprète LSF est plus qu’une aide humaine. Pourtant il est souvent vu comme une aide sociale, car il est souvent financé via des aides telles que la PCH ou des aides de l’AGEFIPH.
Il est important que ce métier soit reconnu et qu’il soit protégé aussi : n’importe qui connaissant la langue des signes ne peut pas se proclamer interprète. La formation est très spécifique, elle inclue des notions linguistiques importantes et surtout l’apprentissage des bonnes pratiques professionnelles définie par notre code éthique . Être interprète demande une grande concentration et une gymnastique cérébrale intense.

Je milite pour la reconnaissance de notre métier et notre diplôme, c’est vraiment très important à mes yeux.

Connaissiez-vous la langue des signes avant de devenir interprète ? Quel est votre parcours ?

Avant d’ouvrir le classeur de formation de Pôle Emploi, je ne connaissais pas la langue des signes. Je n’ai pas de membre de la famille sourd, je n’avais aucun lien avec la communauté sourde, je ne connaissais pas la culture sourde.

Pour confirmer mon choix concernant cette reconversion, j’ai effectué un stage en langue des signes et je me suis lancé.Il m’a fallu deux ans pour apprendre la langue des signes avant de démarrer le Master en interprétariat. Quand j’ai eu mon diplôme, j’ai travaillé trois ans dans une agence d’interprètes LSF – français, puis je me suis installé en tant qu’interprète freelance en créant un réseau d’interprètes indépendants, ( i ) LSF.

Comment se passe l’apprentissage de la LSF ?

La démarche d’apprentissage de la LSF est assez compliquée.

Pour commencer, il n’y a pas d‘enseignement public de la langue des signes. Il y a bien le cursus science du langage option LSF, mais il y a très peu d’heures d’enseignement.
L’apprentissage de la LSF constitue une réelle démarche personnelle. Il faut s’adresser à des associations qui proposent des cours. Cela implique un engagement personnel et financier (250 € à 300 € la session – il faut au moins 14 semaines avant de se lancer en 1ère année du master d’interprétariat).
Et il n’est pas évident de faire passer le financement de cet apprentissage en DIF, puisqu’il ne s’agit pas d’une formation diplômante.

Quant à l’apprentissage en lui-même, c’est également compliqué. En tout cas, cela l’a été pour moi. Au début, on croit s’exprimer en langue des signes alors qu’en fait on fait du français signé : on a tendance à plaquer des signes sur la structure de la phrase en français. C’est très difficile de passer du français signé à la LSF.
La langue des signes est une langue visuelle, qui se construit comme un décor. On doit parvenir à oublier la structure des phrases du français pour arriver à visualiser le sens et à le faire visualiser.

Quel est le rôle d’un interprète LSF ? Dans quelles situations intervenez-vous ? Auprès de quelles structures ?

Le rôle de l’interprète en LSF, c’est avant tout d’être un facilitateur et de lever l’obstacle linguistique entre deux communautés. Comme un interprète de langue vocale, notre rôle est de permettre à chacun de s’exprimer et de comprendre. Il faut voir plus loin que l’aide humaine ou l’aide sociale.
L’interprète en LSF travaille au service de deux communautés, l’une sourde, l’autre entendante.

Au niveau de nos interventions, il y a une grande différence avec nos collègues de langue vocale : l’interprète LSF intervient dans toutes les situations de la vie quotidienne. Nous travaillons la plupart du temps en simultané et nous faisons très peu d’interprétariat consécutif.

Pour ma part, je suis souvent contacté pour des missions d’interprétariat de liaison lors d’entretiens professionnels ou privés.
Je fais également beaucoup d’interventions en liaison supérieure, c’est-à-dire pour des réunions en petits groupes (réunion de service, formation continue, mariage, baptême, etc.).

Nous intervenons également pour des conférences, des séminaires, des meetings politiques, à l’Assemblée Nationale ou lors d’émissions de télévision.
Quelques-uns mes collègues font également de la visio-interprétation. Attention cependant, certaines entreprises privées n’utilisent pas toujours des interprètes professionnels diplômés et la qualité n’est pas toujours au rendez-vous.

Qu’est-ce qui peut être fait pour promouvoir ce rôle ?

Que la loi du 11 février 2005 soit réellement appliquée ! Un effort au niveau de l’accessibilité doit être fait par les administrations françaises. Il faut que ces dernières prennent des interprètes diplômés chaque fois qu’elles ont des rendez-vous avec des usagers sourds et qu’elle vérifie la qualité des interprètes pour éviter de faire appel à des personnes s’autoproclamant interprètes mais n’ayant pas les compétences requises.

Il y a également un travail titanesque à faire au niveau de l’Éducation Nationale pour favoriser une éducation bilingue LSF / français et diminuer l’échec scolaire des personnes sourdes. Il faudrait aussi créer des centres-relais de visio-interprétationgratuits et universels comme cela existe dans de nombreux pays.

Il faudrait aussi que la LSF soit mieux présente dans les médias et notamment à la télévision : il n’y a pas de journaux télévisés traduits à 20h sur les chaines du service public, il n’y a pas de traduction lors des allocutions des hommes politiques.
Alors que dans d’autres pays, de gros efforts sont déjà fournis. Par exemple, la TV belge permet de regarder un journal traduit sur son site internet ou encore à New York, lors de la tempête Sandy en 2012, toutes les conférences de presse étaient traduites en ASL (langue des signes américaine).

La France est très en retard dans ce domaine. On a pu hélas encore le constater lors des dramatiques événements survenus à Paris : ni les éditions spéciales des journaux, ni les interventions du Président de la République ou du gouvernement n’étaient traduites en langue des signes.

Quels conseils donneriez-vous à une personne souhaitant devenir interprète LSF ?

Il est important de tester son envie d’apprendre la langue des signes : c’est une langue difficile qui nécessite de s’investir énormément. En tant qu’interprète LSF, on est amené à monter sur scène, notamment lors de conférences, pour que chacun puisse nous voir. Il est important de s’interroger sur sa capacité à affronter ces situations.
Il convient de réaliser un premier stage dans le milieu de la langue des signes pour valider cette envie. Il faut également comprendre que c’est un vrai métier, cela ne s’apprend pas en un an. Cela nécessite un investissement financier et personnel. Avant de commencer des études d’interprète en LSF, il faut connaître la langue des signes, on ne l’apprend pas lors du Master.

Il ne faut pas décider de devenir interprète qu’après s’être bien renseigné sur les aptitudes nécessaires à ce métier, et après avoir engagé une réflexion personnelle sur ses aptitudes personnelles et ses aspirations dans la vie. Il ne faut pas vouloir devenir interprète par « bons sentiments » pour « aider les sourds ». Ces derniers d’ailleurs n’en veulent pas, ils veulent qu’on respecte leur autonomie et c’est normal. Il faut donc choisir cette voie car vous êtes attiré par les langues, par l’interprétation, par la découverte d’une culture différente et l’envie de permettre à deux communautés de communiquer et de se comprendre.

Il y a cinq universités qui proposent un Master d’interprète en LSF (Paris 3 et 8, Rouen, Lille 3 et Toulouse). À Toulouse, il y a aussi une formation de traducteur du français écrit vers la LSF (le texte est retranscrit en vidéo). C’est un diplôme de niveau licence, qui est ouvert aux personnes sourdes.

Enfin, on peut vouloir apprendre la LSF sans pour autant devenir interprète mais l’utiliser dans sa vie professionnelle, ce qui permettrait de faciliter l’intégration des personnes sourdes et malentendantes.

© Stéphan – ( i ) LSF

« Je bouge les mains mais ça n’a aucun sens » avoue un interprète en langue des signes

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Ce sont des révélations qui risquent d’ébranler le petit monde de l’interprétation en langue des signes. En effet, un célèbre interprète F/LSF, Lucas Billaud, diplômé en 1989, a décidé de se confier au magazine « Double-Face, le mensuel des Interfaces » dans le numéro d’Avril 2015 que j’ai pu consulter en avant-première.

Il y raconte avoir pris lui même la décision de parler, expliquant que sa conscience l’obligeait, après plus de 20 années de mensonges, à un témoignage « nécessaire mais douloureux »  sur son métier, qu’il qualifie lui-même « d’incroyable escroquerie qui ferait passer Madoff pour Mère Teresa ». 

« J’ai bientôt 50 ans. Cela fait déjà plus de 20 ans que je suis complice de cette mascarade généralisée. Aujourd’hui je ne peux plus rester muet comme une carpe, je veux briser l’omerta car je sais qu’un jour le public sourd et/ou entendant réalisera qu’on bouge les mains sans savoir ce qu’on fait » explique-t-il.

« Tout cela n’a aucun sens, les gens pense qu’on est bon, qu’on traduit mais en réalité nous en sommes incapables. Je le dis haut et fort, aucun interprète en langue des signes ne traduit réellement. Nous bougeons nos mains, nos bras, notre corps, nous faisons des grimaces, mais on invente au fur et à mesure, cela n’a aucun sens.
Et les sourds ou les entendants qui connaissent la LSF n’osent pas dire qu’ils ne nous comprennent pas (car bien sur personne ne comprend rien à ce que nous signons) ils ont trop peur qu’on les prenne pour des idiots. Tout le monde se fait berner.

Une fois le pot aux roses a failli être découvert et un scandale éclater. C’était pendant les obsèques de Mandela retransmises mondialement par la télévision. Quelques personnes se sont posées des questions sur l’interprète à coté d’Obama, ils ont pensé qu’il y avait anguille sous roche. Mais rapidement notre association professionnel des interprètes en langue des signes, qui travaille dans l’ombre telle une Mafia, l’a fait passer pour un imposteur, un schizophrène (ce qu’il n’était pas bien sur) et, après l’avoir engueulé comme du poisson pourri pour sa bévue, l’a fait interner en hôpital psychiatrique. On a sacrifié un des nôtres pour sauver notre profession, pour étouffer le scandale de notre incompétence qui aurait pu nous faire disparaitre. On est des requins ». 

Et Lucas Billaud d’ajouter : « Quand j’ai commencé mes études pour devenir interprète en langue des signes dans une université parisienne, je pensais qu’il s’agissait d’un vrai métier, que l’interprète traduisait réellement les échanges entre des sourds et des entendants, j’était bien naïf. En réalité on est juste là à bouger comme des cons, à faire des gestes qui n’ont pas de sens, à faire des yeux de merlan-frit comme si on avait des TOC… Quand j’y repense… J’agite les bras en toute impunité depuis tant d’années », admet-il. « Et ça marche ! Pire, on me paye pour ça ! Réfléchissez une minute : comment pourrait-on dire avec des gestes la même chose qu’avec la voix ? C’est impossible ! »

Mon futur ex-collègue revient ensuite sur ses jeunes années : « À la fac, juste après mon admission, on m’a emmené dans une pièce et 5 membres du Conseil d’administration de l’association des interprètes m’ont expliqué que notre métier relevait de l’emploi fictif mais que cela permettait de créer du travail, que ça donnait bonne conscience à ceux qui nous embauchaient et qui pensaient lutter ainsi contre les discriminations liées à la surdité. Surtout cela permettait à un petit groupe de privilégiés de vivre grassement en toute impunité ; on se sentait important, indispensable même, en faisant 3 signes qu’il suffisait d’inventer et qui ne voulaient rien dire. »

Comme il l’admet, malgré cette désillusion, Lucas Billaud, petit à petit se laissera entraîner dans ce mensonge devenu institution au fil des siècles, depuis l’époque de l’Abbé de l’Epée en 1760 qui fut le 1er à imaginer cette mystification.
Pourquoi ? Par faiblesse selon lui : « Je n’avais pas de solution de repli et, peut-être pour me convaincre moi-même, je me suis rappelé que c’était d’abord la gestuelle qui m’avait plu chez les interprètes en langues des signes, que le reste était accessoire dans le fond », raconte l’homme, désenchanté.

A la fin de l’entretien, il explique vouloir changer de métier, quitter ce monde hypocrite du silence pour aller vers le bruit, le son, la musique : « J’aimerais devenir chef d’orchestre pour diriger tous ces instruments de musique. Je cherche un poste avec des mouvements de bras vraiment utiles. Alors chef d’orchestre, oui je sens que c’est pour moi, je m’y sentirais comme un poisson dans l’eau. »

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© Stéphan – ( i ) LSF

Un entretien avec Frédéric Poivre, interprète F/LSF

Quelle chance !
Actuellement mon emploi du temps ne me laisse que peu de temps pour me consacrer à ce blog.

Heureusement, le week-end dernier, La Voix du Nord publiait une interview de Frédéric Poivre, interprète en langue des signes française depuis une dizaine d’années.

Je suis d’autant plus content de le citer qu’il fut mon 1er tuteur quand j’étais encore stagiaire. J’ai le souvenir d’un homme super sympa, attentif avec une langue des signes efficace et particulièrement dynamique.
Voici son interview où il vous parle de son parcours, de son métier et de Via, la Scop au sein de laquelle il travaille.

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Frédéric Poivre et la Scop « Via »
pour gommer le handicap des sourds

La reconnaissance de la langue des signes en tant que langue a part entière n’est reconnue que depuis la loi de 2005 portant sur l’insertion des personnes handicapées. Aujourd’hui, il existe treize interprètes en langue des signes française dans le Nord – Pas-de-Calais donc cinq sont installés à Roubaix, « pour des besoins de plus en plus criants », explique Frédéric Poivre, l’un des cofondateurs de « Via ».
Entretien avec celui qui a su concilier profession et éthique en essayant de gommer les différences et en travaillant en coopérative.

 Frédéric Poivre en visio interprétation relaie le message de la personne sourde (qui a un téléphone avec caméra) à l'entendant.
Frédéric Poivre en visio interprétation relaie le message de la personne
sourde (qui a un téléphone avec caméra) à l’entendant

 

Pourquoi avoir fait des études de langue des signes ?

« J’ai été scolarisé dans une école qui accueillait des enfants sourds. À la récréation, je voyais des échanges en langue des signes et ça m’interpellait déjà. Plus tard, j’ai rencontré l’association lilloise de formation en langue des signes et j’ai adoré cette langue que j’ai pratiquée, au départ, sans vue professionnelle. Le métier d’interprète m’attirait également. Devant le manque cruel d’interprètes en langue des signes française, j’ai décidé de concilier les deux. »

Pourquoi avoir choisi de créer une coopérative ?

« J’ai eu mon Master II (bac + 5) en 2004 à Paris. Je suis revenu dans le Nord, d’où je suis originaire. J’ai rencontré deux interprètes en libéral. Nous avons décidé de mettre en commun nos compétences, de travailler en binômes. Vous savez, pour couvrir une journée complète de conférence il faut être plusieurs ! Et la valeur de la coopérative nous importait : nous voulions être à la fois salariés de l’entreprise et en même temps lui donner son itinéraire, pouvoir rester collés au code de bonne pratique… Les décisions sont prises par le conseil des associés. Les bénéfices engrangés vont à l’entreprise. On fait tourner la boîte et on sait où on va. « Via » a été créé en 2004 à Douai. Nous sommes arrivés à l’hôtel d’entreprises Roussel à Roubaix en 2007 et nous sommes maintenant cinq interprètes, diplômés en langue des signes. »

Quels services apportez-vous aux personnes sourdes ?

« Nous intervenons sur la métropole, le département, la région et bien au-delà s’il le faut. Nous sommes interprètes en langue des signes français comme dans les langues vocales : nous traduisons en simultané le français en langue des signes. Nous faisons de la liaison entre deux personnes, une entendante et une sourde, ou dans des réunions, autant pour des particuliers que des entreprises du privé ou du public. Nous sommes aussi appelés dans des conférences. Par exemple, depuis trois ans, nous traduisons en direct le conseil municipal de Lille qui est retransmis par Streeming sur Internet. On nous demande aussi à des cérémonies des vœux, des bilans annuels… Cette année, nous étions aux meetings des candidats aux présidentielles et aux législatives. Nous sommes également à certains cours : nous sommes en lien avec des universités, comme Lille III ou la Catho à Lille. »

Faites-vous aussi de la traduction ?

« Oui bien sûr nous traduisons d’une langue écrite à un format vidéo, ou d’un petit film vidéo d’une entreprise à un autre petit film introduit en captation en médaillon dans cette vidéo. Nous faisons aussi de la prise de notes pour une personne sourde qui ne maîtrise pas la langue des signes par exemple. Nous pouvons également l’accompagner à un rendez-vous médical, à une négociation bancaire, chez le notaire… »

Votre métier est-il viable ?

« En période de crise, le financement des besoins est difficile. Mais nous répondons à toutes les demandes, même le soir et le week-end comme pour guider dans des musées… Nous restons collés au code de déontologie, une valeur. Et coopérative est notre force. ».

Propos recueillis par Marie-Claude Guillement.

© La Voix du Nord