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Pétition contre la création d’une licence professionnelle « interface de communication »

Cinq associations – FNSF , ANPES, 2LPE-PB, AFFELS et AFILS (dont je suis membre) – réunies en un collectif ont décidé de protester contre la création d’une licence « Interface de Communication » à Lille 3 et Paris XIII, en lançant une pétition.

Je vous encourage à signer cette pétition en suivant ce lien : http://ppfr.it/petitioncollectif5

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Contrairement à ce qu’on peut lire ici ou là, il ne s’agit pas d’un énième combat des interprètes diplômés contre les interfaces.Cette pétition, écrite à 5 mains, veut d’abord alerter sur les conséquences pour les Sourds qu’aurait la création de cette formation d’interface, quelle philosophie se cache derrière ce projet.Par exemple, comment évoluera le regard que porte notre société sur la surdité avec la non-reconnaissance évidente d’une éducation bilingue F/LSF puisqu’on favorisera la présence d’interfaces à la place de professeurs signeurs ?

Quels droits, quelle reconnaissance les Sourds pourront-ils espérer alors qu’ils seront considérés comme des sous-citoyens devant être toujours aidés, assistés par ces interfaces qui nient leur droit à l’autonomie (cette dernière pouvant être néanmoins guidée ou accompagnée notamment via à des intermédiateurs sourds ou des professionnels compétents comme des assistantes sociales) ?

C’est à ces problématiques que renvoie cette pétition : pourquoi ne pas éduquer les Sourds en LSF, pourquoi ne pas leur proposer des outils adaptés, pourquoi ne pas former des professionnels à la langue des signes…

Cette pétition est aussi là pour interpeller l’Etat qui, une fois encore, se défausse de ses responsabilités, en créant ces formations qui n’ont pour but que de pallier à son incapacité à garantir à chaque citoyen sourd une accessibilité entière, durable et bien sur en respectant l’autonomie de chacun.

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Le texte de la pétition :

Nous – Collectif des 5 – sommes un collectif d’associations de professionnels et de particuliers en lien avec la communauté sourde : Association Francophone des Formateurs et Enseignants de/en Langues des Signes (AFFELS), Association Française des Interprètes/Traducteurs en Langue des Signes (AFILS), Association Nationale des Parents d’Enfants Sourds (ANPES), Fédération Nationale des Sourds de France (FNSF), Deux Langues pour l’Education Politique Bilingue (2LPE-PB).

Nous avons appris qu’en septembre 2016 doit être créée une licence professionnelle d’interface de communication (ICASES) au sein de l’Université de Lille 3.
De plus, nous apprenonsqueParisXIII ouvre une formation de ce type en septembre 2015. Nous nous y opposons tout autant.

Nous nous opposons à la création de cette licence 
car elle nie l’efficience de professions déjà opérantes :

  • interprète français – lsf (Master2),
  • intermédiateurs sourds (Licence professionnelle),
  • éducateur spécialisé (DE Bac+3),
  • CESF (Bac+2),
  • traducteur sourd (Licence Bac+3),
  • professionnels soignants signants (entre 5 et 12 ans d’études après le Bac),
  • professionnels signants des domaines judiciaire, médical, social, éducatif etc.

Ces professionnels sur le terrain, pratiquent la langue des signes ou, le cas échéant, exercent en présence d’un interprète et d’intermédiateurs sourds si nécessaire. Le schéma existe et fonctionne, répondant ainsi aux exigences d’autonomie et d’accès à la citoyenneté prévues par la loi. Nullement besoin de le modifier.

A contrario la Licence de Lille 3 prétend vouloir former des personnes qui cumuleraient des responsabilités et des capacités de façon très superficielle (formation courte). Ils généreront une opacité et une confusion dans les rôles de chacun qui n’est profitable pour personne. Se faisant, ils ne font que maintenir les sourds dans une situation de dépendance et d’assistanat.

Nous considérons que les usagers sourds et les professionnels entendants ont le droit d’être en face de personnes réellement qualifiées qui leur garantissent une pleine autonomie. C’est pourquoi nous exigeons la suppression de cette licence professionnelle.

Soutenez notre action en signant cette pétition.

Oui à l’autonomie des citoyens sourds. Non à une accessibilité au rabais…

Sa version en langue des signes française (LSF) :

Pétition pour exiger la suppression de la licence professionnelle « interface de communication – ICASES » from Collectif des 5 on Vimeo.

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© Stéphan – ( i ) LSF

Lettre ouverte à un client entendant

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Cher client,

Nous n’avons pas encore le plaisir de nous connaître mais tu m’as contacté par mail il y a quelques jours. Tu m’expliquais que tu devais bientôt animer une réunion et qu’une personne sourde, Étienne, serait présente. Par conséquent, en manager avisé tu as pensé à réserver un interprète F/LSF diplômé afin que sourds et entendants puissent communiquer et se comprendre pendant cette réunion.
Naturellement tu m’as demandé de t’établir un devis.

Après avoir étudié les conditions de mon intervention (contenu, technicité, durée, nombre de participants…)  je t’ai adressé un 1er devis pour l’interprétation F/LSF de ton rendez-vous.
Tu m’as alors dit que celui-ci te paraissait « un peu cher » surtout pour une petite réunion de service qui ne durerait pas plus d’une heure.
J’ai pris mon téléphone pour te donner des détails sur le montant, expliqué les contraintes mais aussi les enjeux liés à ce type d’intervention. Je t’ai également rappelé que cette dépense pouvait être déduite des contributions financières que tu versais éventuellement à l’AGEFIPH. Devant tes réticences je t’ai proposé de te renseigner auprès d’autres services ou collègues. En France nous sommes environ 400 interprètes F/LSF diplômés donc libre à toi de faire jouer la concurrence, de vérifier que mon prix correspond à celui du marché.
Mais attention : ne prends pas un interface de communication en LSF qui n’a ni les compétences ni aucun diplôme pour exercer ce métier simplement car il propose des tarifs moins chers.

Du coup, tu as commencé à chercher un petit peu, tu as trouvé d’autres agences qui te proposaient un devis d’un montant plus ou moins équivalent au mien. Mais, bizarrement tu continuais à rechigner à payer le prix d’une bonne traduction avec un professionnel. Et surtout, disons les choses franchement, payer un interprète en langue des signes te paraissait bizarre. En anglais ou en espagnol, bien sur, mais en langue des signes française !

Alors, tu as fait, dans l’ordre, les choses suivantes :

Option n°1 : tu refuses mon devis et tu décides de ne pas prendre d’interprète

Ce n’est pas très malin. Tu embauches une personne en situation de handicap (c’est bien) mais tu ne fais rien pour lui permettre d’être intégrée à ton équipe (c’est pas bien).
Pendant cette réunion vous allez sans doute évoquer la réorganisation du service, définir les enjeux pour l’année à venir, valider les nouveaux supports de communication et la personne sourde n’y sera pas associée.
Avec un peu de chance, à l’issue de la réunion un gentil collègue lui résumera en 2mn ce qui s’est dit en une heure mais jamais Etienne, ton salarié sourd n’aura pu s’exprimer, jamais il n’aura le sentiment de faire partie de ton équipe, jamais il n’aura été considéré comme un salarié à part entière contrairement à ce que stipule la loi du 11 Février 2005.
Toi-même tu reconnais que ça ne va pas donc tu passes à l’option suivante.

Option n°2 : tu rejettes de nouveau mon devis et tu fais appel à un collègue

Quelle chance ! Dans ton service, il y a Gérard l’informaticien dont la femme a un cousin dont le voisin est sourd ! Gérard il est extra, toujours prêt à rendre service et il sait signer. En tout cas tu l’as vu dans l’ascenseur dire à Étienne en langue des signes : « ça va ? » « en forme ? » et à la cantine « bon appétit ».
Tu convoques Gérard dans ton bureau et tu lui expliques qu’à la prochaine réunion il s’assiéra à côté du salarié sourd et qu’il lui expliquera ce qui se dit. Gérard n’a pas l’air très à l’aise avec ton idée mais tu insistes, Étienne pourra aussi lire sur les lèvres si besoin. Le principal c’est qu’il comprenne vaguement ce qui est dit même il n’a pas tous les détails.
Hélas cher client entre dire « bonjour » en LSF pendant la pause à la machine à café et traduire « l’année prochaine en raison des incertitudes pesant sur le marché et des fortes tensions géopolitiques sur nos zones d’activités les prévisions à moyen et court termes sont fortement baissières » il y a un gouffre et ça Gérard, malgré toute sa bonne volonté il ne sait pas le traduire (d’ailleurs il ne comprends même pas ce que cela veut dire). Quant à Étienne ça le fatigue de devoir lire sur les lèvres depuis une demi-heure dans cette pièce mal éclairée.
Seconde déception. Tu te dis « on ne peut compter que sur soi-même » et tu passes donc à l’option suivante.

Option n°3 : tu snobes encore mon devis et tu décides de traduire toi même la réunion

Puisqu’on ne peut pas compter sur cet incapable de Gérard mais qu’il est important qu’Etienne soit au courant de ce qui se passe dans le service qu’à cela ne tienne, tu vas traduire toi-même la réunion. Enfin pas vraiment car tu n’es pas un sur-homme, tu es incapable de signer et de parler en même temps (de toute façon tu ne connais pas la langue des signes).
Non il y a plus simple. Une fois la réunion finie, tu fais venir Étienne dans ton bureau et tu recommences avec lui la réunion, en face à face. Tu parles lentement, tu t’aides de papiers et de schémas, tu répètes quand il ne comprend pas…
Ca dure deux heures (pour une réunion d’une heure) parfois tu t’énerves un peu (tu n’es pas très patient). En plus c’est dommage, Etienne fait des remarques intéressantes –  notamment son idée de réorganiser la chaîne de production n’est pas idiote – mais ses collègues n’étant pas là, tu ne peux pas demander aux autres ce qu’ils en pensent. Donc il va falloir refaire une réunion.
Bref, tu as perdu du temps, il faut tout recommencer, ça te fatigue par avance et donc tu tapotes sur ton ordinateur « traduction langue des signes interface ».

Option n°4 : tu ne veux toujours pas valider mon devis et tu contactes une interface dont tu as vu l’annonce sur Le Bon Coin (comme celle-ci par exemple)

Décidément tu es têtu. Tu aurais pourtant dû te douter en lisant son annonce avec ses fautes d’orthographe et cette photo un peu ridicule que tu n’aurais pas le top du top. Mais bon à 20 € de l’heure, on ne peut pas s’attendre à des merveilles. Effectivement il n’y a pas eu de merveilles. La fille qui est venue était incapable de suivre ton débit, parfois elle s’arrêtait de signer alors que tu parlais (elle t’a expliqué qu’elle ne pouvait pas tout interpréter donc les passages qui ne concernaient pas le salarié sourd elle les omettait dans sa traduction) et malheureusement quand Étienne a voulu poser une question elle n’a pas compris ce qu’il signait donc finalement il a dû l’écrire sur un bout de papier.
A l’issue de la réunion Étienne était très en colère car la fille était également incompréhensible en LSF. Il a le sentiment d’être un sous-salarié car tu refuses de faire venir un interprète diplômé, tu préfères payer une interface incapable d’aligner correctement trois signes. Il refuse dans ses conditions de venir aux prochaines réunions et il espère quitter rapidement ton service face au manque de considérations que tu as pour lui, ce qui t’embête car Étienne il bosse bien et il sera difficile à remplacer.
Alors, tu te décides enfin à passer à l’option la plus sage : prendre un interprète professionnel.

Option n°5 : tu te rends à l’évidence, tu acceptes mon devis pour l’interprétation F/LSF de ta réunion

Finalement, dans ton désespoir, tu te souviens de mon mail et tu me contactes à nouveau. Tu me fais encore part de tes réserves sur le tarif que je propose. Je te demande alors pourquoi tu me rappelles après environ 3 semaines, moi qui croyais ton idée de faire traduire la réunion abandonnée. Tu me racontes brièvement tes tentatives qui ont tourné au fiasco, j’esquisse un sourire en t’écoutant tout en me disant « encore un ». Cependant je reste ferme sur mon prix, je sais qu’il est correct et qu’il correspond au niveau de qualité que tu attends. À contrecoeur, tu l’acceptes quand même et tu me renvoies le devis signé avec la mention « bon pour accord ».

Combien de clients s’arrêtent aux options n°1, n°2 et n°3 ou n°4 ? Des dizaines, peut-être même des centaines ! Ils font la même erreur que toi, ils croient tous pouvoir faire l’économie d’un professionnel, ce qui est dommage.
Bilan, cher client, tu as perdu 1 mois et tu as finalement payé le prix indiqué. Tu n’avais plus le choix, ayant par toi-même fait l’expérience qu’il n’existe pas d’autres solutions convenables.
Néanmoins bravo car tu as su reconnaître tes erreurs et finalement prendre un interprète qualifié.

Une fois l’interprétation de la réunion terminée…

Evidemment la réunion s’est bien passée, tu as pu t’exprimer librement, Gérard n’avait pas à t’interrompre toutes les 2 minutes pour tenter de suivre ton discours, la dynamique de groupe a bien fonctionné, chacun a pu s’exprimer. Quand Étienne a pris la parole, traduit vers le français par l’interprète, tu as même été surpris par la pertinence de ses idées et tu as regretté de ne pas l’avoir écouté plus tôt.

Quelques mois plus tard, je reçois de ta part une nouvelle demande pour l’interprétation des discours lors d’un pot de départ en retraite, tu acceptes mon devis sur le champ.
J’en conclue que l’investissement sur cette première vacation t’a probablement rapporté plus que tu ne l’imaginais.

Cordialement
Stéphan Barrère
Interprète F/LSF

PS : merci à Edouard et son article « le devis de traduction n’est pas un attrape pigeon » pour l’inspiration

L’imposteur-interprète, un mal pour un bien ?

BbPk7XhCcAEFm-s.png-largeInutile de revenir sur les faits, les images ont parcouru le tour du monde. Lors de la cérémonie organisée mardi en mémoire de Nelson Mandela, un homme s’est fait passer pour un interprète en langue des signes lors des discours officiels des chefs d’État. La communauté des sourds et malentendants s’est rapidement insurgée contre les signes incohérents effectués par l’imposteur, et le gouvernement sud-africain a présenté des excuses formelles vendredi.

Cependant, à cause de ce scandale, le monde a enfin pris conscience de la nécessaire présence d’interprètes en langue des signes diplômés et professionnels  pour permettre aux populations sourdes un accès à l’information condition nécessaire pour une bonne intégration dans le pays où ils vivent, que ce soit en Afrique du Sud, en Russie, en France, en Argentine, en Australie…

À cause de ce scandale, le monde a enfin réalisé qu’on ne pouvait pas s’improviser interprète en langue des signes, que c’était un vrai métier qui demandait des compétences particulières et des années d’apprentissage.

À cause de ce scandale, le monde s’est enfin souvenu de la Convention des Nations-Unies relative aux droits des personnes handicapées qui stipule dans son article 22 intitulé : « Liberté d’expression et d’opinion et accès à l’information » : 

« Les États prennent toutes mesures appropriées pour que les personnes handicapées puissent exercer le droit à la liberté d’expression et d’opinion, y compris la liberté de demander, recevoir et communiquer des informations et des idées, sur la base de l’égalité avec les autres et en recourant à tous moyens de communication de leur choix au sens de l’article 2 de la présente Convention. À cette fin, les États :

  • Communiquent les informations destinées au grand public aux personnes handicapées, sans tarder et sans frais supplémentaires pour celles-ci, sous des formes accessibles et au moyen de technologies adaptées aux différents types de handicap ;
  • Encouragent les médias, y compris ceux qui communiquent leurs informations par l’internet, à rendre leurs services accessibles aux personnes handicapées
  • Reconnaissent et favorisent l’utilisation des langues des signes. »

Bien sur, en tant qu’interprète en langue des signes française je ne peux que dénoncer la mascarade à laquelle nous avons assisté lors de l’hommage à Nelson Mandela. 

Mais je n’oublie pas non plus qu’en France, il y a deux ans, une députée connaissant 3 signes en LSF avait tenté de « traduire » un discours de Roselyne Bachelot sous le regard  bienveillant des spectateurs, tandis qu’une autre candidate à la députation avait fait appel à un ami de la famille pour traduire son clip de campagne.

Je n’oublie pas, qu’en France, on n’exige pas la possession d’un diplôme reconnu par l’Afils (Association Française des Interprètes Traducteurs en Langue des Signes) pour pouvoir se prévaloir du titre d’interprète F/LSF d’où les dérives, les escroqueries, les abus de confiance et autres tromperies.

Je n’oublie pas, qu’en France, les interventions du Président de la République ne sont que très rarement traduites en LSF et généralement en différée de 24h.

Je n’oublie pas, qu’en France, faute de moyens et de volonté des pouvoirs publics, des personnes sourdes assistent à leur propre procès, qu’elles soient témoins, victimes ou accusées sans pouvoir comprendre les débats, les interprètes étant souvent remplacés par des interfaces (moins chers et moins rigoureux) n’ayant pas les compétences nécessaires pour traduire les échanges.

Je n’oublie pas, qu’en France, le seul journal télévisé traduit en LSF sur une chaîne publique dure 10mn et est diffusé à 6h30 du matin puis à 8h50.

Je n’oublie pas, qu’en France, l’actuelle campagne électorale pour les élections municipales n’est que peu ou pas accessible aux citoyens sourds, les meetings n’étant qu’exceptionnellement interprétés en langue des signes, tout comme les conseils municipaux (hormis quelques villes comme Toulouse, Lille, Joinville-le-Pont).

Je n’oublie pas, qu’en France, l’Education Nationale demande à des AVS, n’ayant eu que quelques semaines d’initiation à langue des signes de traduire le cours du professeur pour des élèves sourds.

Je n’oublie pas, qu’en France, dans certaines grandes entreprises, les salariés sourds n’ont droit qu’une fois par an à un interprète en langue des signes – pour leur entretien annuel – mais jamais pour les réunions d’équipe, les moments conviviaux, les séminaires…

Je pourrais hélas poursuivre cette litanie qui nous rappelle que notre pays ne devrait pas regarder avec condescendance et amusement cet imposteur gesticulant en pensant qu’ici tout va bien, que nous sommes une société égalitaire et accessible pour les personnes sourdes ou malentendantes (sous-entendu contrairement à l’Afrique).

Espérons néanmoins que cet événement inédit permettra une prise de conscience pour qu’enfin les langues des signes soient reconnues à leur juste valeur et que des interprètes correctement formés et diplômés soient présents et en nombre suffisant là où c’est nécessaire pour garantir à chaque personne sourde d’être éduquée dans la langue de son choix et d’être considérée comme citoyen à part entière grâce à une complète accessibilité à la vie de la cité.

C’est aussi à nous, interprètes en langue des signes, de profiter de cette mise en lumière à cause de ce scandale pour faire avancer nos revendications légitimes.

Nelson Mandela aurait-il fait aux interprètes en langue des signes un dernier cadeau posthume ?
C’est possible…
A présent quand je me présente pour aller travailler j’ai droit à un commentaire sur l’importance d’avoir des interprètes qui ne sont pas des « imposteurs » et une collègue a raconté qu’après avoir traduit un discours dans une entreprise, le PDG l’a remerciée de lui permettre d’avoir une communication riche et complète avec tous ses salariés en ajoutant « je vous le promets, elle, c’est une vraie interprète » tandis que la salle applaudissait.

L’arnaque du couteau suisse

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Couteau suisse : c’est ainsi qu’une de mes professeures d’interprétation F-LSF, surnommait les interfaces de communication en langue des signes françaises (LSF) car ils se prévalent souvent d’une myriade de compétences  et de références impressionnantes qui dissimule en réalité une absence de qualités professionnelles. Un peu comme cet instrument qu’on croit universel mais qui finalement ne coupe pas très bien le saucisson, débouche mal les bouteilles, décapsule difficilement les bières et ne scie pas du tout les branches des arbres.

L’exemple ci-dessous (merci à Didier pour cette trouvaille), ou cette autre annonce parue le lendemain sur le site leboncoin.fr, résume parfaitement la situation ambiguë de ces personnes qui se présentent comme des professionnels de la langue des signes française (interface, médiateur, professeur, traducteur, interprète…) mais qui en fait ne possèdent ni diplôme ni parcours universitaire ou même études supérieures justifiant une telle mise en avant.

Souvent, parce qu’ils ont suivi une initiation à la LSF de quelques semaines ou parce qu’ils ont des parents sourds, ils ou elles se jugent parfaitement à même d’exercer nombre d’emplois demandant une compétence en langue des signes (que malheureusement ils ne possèdent pas). Mieux certains imaginent même pouvoir enseigner cette langue qu’ils pratiquent si maladroitement !

Pour mieux comprendre ce que représente ces petites annonces, imaginez simplement votre réaction devant une personne qui, se souvenant vaguement de ses cours d’anglais en 6ème, se présenterait à vous comme experte en cette langue !!!

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Néanmoins je ne souhaite pas ici jeter l’opprobre sur les associations qui permettent un rapprochement entre les sourds et les entendants grâce notamment à des animateurs/trices qui, bien que maîtrisant parfois mal la LSF, proposent des activités à des personnes sourdes et/ou entendantes dans le but d’aider ces deux communautés à mieux se connaître ou bien qui organisent des permanences d’accueil et d’écoute au sein d’administrations publiques.
Ils font oeuvre de médiation certes – parfois sans la présence d’interprètes, hélas – mais au moins ils ne s’arrogent pas des titres ou des fonctions qu’ils ne possèdent pas.

Ce que je dénonce inlassablement au fil de mes billets (malgré les nombreuses critiques que cela me vaut comme celle-ci ou celle-là) ce sont des individus comme « Martin » qui, n’ayant suivi aucune formation diplômante, s’arroge le droit d’exercer une activité auprès d’un public souvent fragilisé car mal intégré dans la société française, peu informé, manquant de repères.

Ce sont ces personnes illégitimes que j’accuse effectivement d’exploiter la faiblesse et la naiveté de certaines personnes sourdes pour leur propre bénéfice (financier bien sur) et le contentement de leur ego (« regardez comme je suis gentil, j’aide les sourds »).
Cette annonce parue sur leboncoin.fr en est la preuve éclatante et malheureusement, un peu partout en France, des personnes bien ou mal intentionnées profitent du flou entourant la reconnaissance de la profession d’interprète en langue des signes française pour arnaquer des personnes sourdes ou malentendantes.
Cela doit donc nous motiver nous, les interprètes F-LSF, à nous battre pour obtenir enfin des pouvoirs publics une reconnaissance officielle de notre activité d’interprète/traducteur afin d’éviter ce type d’arnaque.

Quand on lit l’annonce ci-dessus on a envie de rire, mais, comme l’écrit un de mes collègues interprète, « interpréter sans compétence, c’est mettre en danger les usagers ». Imaginer simplement les dégâts que cause cette femme en traduisant n’importe comment une consultation médicale…

5 formations pour devenir interprète en langue des signes

[ un article plus récent sur le même thème avec 
des liens mis à jour est disponible  ici ]

Régulièrement, dans les commentaires postés par les lectrices ou lecteurs de ce blog, on me reproche de dénigrer les interfaces, voire d’être insultant à leur égard.

Il est vrai que je suis mal à l’aise avec cette activité qui n’est encadrée par aucun diplôme, ni aucune formation. On y voit donc tout et souvent n’importe quoi.
Néanmoins, si des personnes veulent apprendre la langue des signes pour ensuite aider accompagner des personnes sourdes dans leurs démarches administratives, les guider dans les méandres des procédures judiciaires, leur expliquer le fonctionnement de Pôle Emploi, pourquoi pas ?
En revanche, il est malhonnête de s’auto-proclamer interprète en langue des signes uniquement parce qu’on pratique cette langue et d’endosser ce rôle d’interprète comme le font parfois des interfaces.

C’est pourquoi si vous souhaitez exercer la profession d’interprète Français/Langue des Signes Française, vous devez posséder l’un des diplômes requis.
En effet, avoir un bon niveau en langue des signes est une condition nécessaire mais pas suffisante pour devenir interprète. Pour exercer ce métier il faut suivre une formation de cinq années après le bac où en plus de parfaire votre expression en LSF et en français (qui sont les deux langues de travail), vous apprendrez à connaitre, comprendre et appliquer le code éthique (secret professionnel, fidélité, neutralité), vous étudierez  différentes stratégies d’interprétation (par exemple à vous décaler du discours original) , vous découvrirez ce que signifie déverbaliser, vous vous familiariserez avec la théorie des efforts…
De plus, de longues périodes de stage pratique auprès d’interprètes diplômés vous permettront d’acquérir les bases de ce métier.

Aujourd’hui en France 5 universités délivrent un diplôme d’interprète F/LSF reconnu pas l’AFILS (Association Française des Interprètes Traducteurs en Langue des Signes).

Dans un mois débuteront les inscriptions alors si vous êtes tentés par ce métier, consultez les sites internet de ces universités et n’hésitez pas à les contacter pour d’autres informations.
Généralement pour postuler à l’examen d’entrée, on vous demande en plus de solides compétences en français et LSF, de posséder une licence, quelque soit sa spécialité.

carte formations

Université Paris 3 (ESIT) :
Centre Universitaire Dauphine (2ème étage)
Place du Maréchal de Lattre de Tassigny 75016 PARIS
Tel : 01 44 05 42 14
Lien vers le site Internet

Université Vincennes Saint-Denis (Paris 8) : 
2 rue de la Liberté 93526 SAINT-DENIS
Bât A, salle 144
Tel : 01 49 40 64 18
Lien vers le site Internet

Université de Toulouse Le Mirail (CETIM) :
Bâtiment 31- bureau LA 16
5 allées Antonio Machado 31058 TOULOUSE Cedex 9
Tel : 05 61 50 37 63
Lien vers le site Internet

Université Charles de Gaulle (Lille 3) :
UMR STL–bâtiment B
B.P. 60149 59653 VILLENEUVE D’ASCQ CEDEX
Tel : 03 20 41 68 87 ou 03 20 41 69 36
Lien vers le site Internet

Université de Rouen : 
rue Lavoisier
76821 Mont-Saint-Aignan Cedex
Tel : 0235146000
Lien vers le site Internet

Merci à Antony pour la carte

© Stéphan – ( i ) LSF

Sourds et entendants : un handicap partagé

bpiJeudi 27 Novembre, la BPI (Centre Pompidou) organisait une journée d’études sur le thème : « accueillir les publics sourds en bibliothèque ».
J’ai été invité à intervenir en fin de matinée sur le thème « sourds et entendants : un handicap partagé » (d’où l’existence d’interprètes en langue des signes aurais-je pu ajouter à ce titre).
Je vous en propose un résumé ci-après :

Il y a quelques semaines tandis que je m’interrogeais sur le contenu de mon intervention, j’ai été amené à traduire le jugement écrit d’un tribunal pour enfants pour un couple de personnes sourdes. Le verdict leur était favorable pourtant ces derniers le rejetaient car la juge avait mentionné qu’ils étaient handicapés (sourds) donc qu’ils pouvaient avoir des problèmes de communication avec leurs enfants, tous entendants. Pour eux, il n’y avait pas de handicap, ils ne comprenaient pas l’utilisation de ce terme car leur seule différence était de communiquer en langue des signes. Cette anecdote m’a rappelé qu’effectivement les regards que nous portons sur la surdité sont multiples et qu’ils influent la conception, le rapport que nous entretenons avec ce handicap.
C’est pourquoi, si nous voulons affirmer que la surdité est un handicap partagé, nous devons d’abord nous interroger sur le regard que nous portons sur elle.

1/ La surdité est une déficience auditive :

La surdité uniquement envisagée comme une déficience auditive va se focaliser sur « l’oreille à réparer ». Voici comment se déroule la vie d’un sourd sous ce regard.
Pour les parents entendants cette naissance d’un enfant sourd est un terrible malheur, dont la personne sourde gardera toujours la marque.
Pour les médecins qui l’ont examiné, l’enfant sourd est un malade dont la déficience peut être mesurée et étiquetée voire réparée via un appareillage sophistiqué.
Pour les orthophonistes, il est une parole à rééduquer.
Pour les enseignants, il est un enfant en échec.
Plus tard pour différentes commissions administratives, ce sera un handicapé auquel on attribuera un barème et des allocations compensatrices.

Ces propos se retrouvent dans le discours médical. Ainsi le professeur Chouard, médecin ORL pratiquant l’implantation cochléaire, est un des représentants de cette idéologie. Nous pouvons lire sur son site internet : « La surdité ne doit plus exister […]. On a tout aujourd’hui, pour la prévenir, la pallier, la traiter et souvent la guérir ».
Il fut aussi un défenseur du dépistage précoce de la surdité (au coté de la députée Edwige Antier) tant décrié par la Fédération des Sourds de France.

Avec cette idéologie, on se focalise sur ce qui ne fonctionne pas, c’est-à-dire l’oreille et l’implant sera la solution proposée.
Les tenants de la perspective médicale soutiennent que pour avoir une vie «normale», une personne doit entendre et être en mesure de communiquer par écrit et verbalement afin de pouvoir s’insérer dans le collectif social.
Dans cette optique, le sens de l’ouïe, la parole et l’écrit sont des éléments fondamentaux de toute interaction sociale. Il faut donc réparer l’oreille et amener la personne sourde à oraliser, condition sine qua non de sa bonne intégration au sein de notre société.

On ne peut alors évoquer un handicap partagé. En effet, la personne sourde est niée, seule « l’Oreille » est prise en compte. Il n’y a aucune interaction entre sourd et entendant puisque pour exister le sourd doit d’abord être réparé donc ne plus être sourd.

Yves Delaporte ethnologue et auteur de l’ouvrage « Les Sourds c’est comme ça » remarque : « depuis que l’occident s’est ouvert à l’altérité culturelle, il n’y a pas d’exemple d’une telle incompréhension. Il n’y en a pas non plus où l’on ait cherché avec autant de persévérance, d’argent, d’institutions, de textes administratifs, d’injonctions ministérielles à transformer un groupe humain de ce qu’il pense être ».

2/ La surdité est une différence :

Avec cette deuxième perspective, la surdité est perçue comme une caractéristique d’un membre appartenant à une minorité culturelle et linguistique.
Selon cette ligne de pensée, mise en avant par la communauté sourde, la surdité n’est plus un handicap, mais une différence qui peut amener l’individu à faire partie d’une culture ou communauté distincte, bien que minoritaire.

Pour les entendants, la norme s’est d’entendre. Les sourds sont donc définis par un écart à cette norme, plus précisément par un degré d’écart à cette norme. A l’inverse pour les sourds il n’y a pas une norme mais deux.

Cette différence donne naissance à une langue : la langue des signes mais également à une communauté sourde, une culture sourde distincte, ayant en commun leur propre langue, leurs propres valeurs, règles de comportement, traditions, leur propre identité et leur propre humour.
La langue des signes est l’élément fondamental de cette culture sourde. Elle en est un élément constitutif irréductible car elle matérialise dès sa naissance la relation, le moyen de communication d’une personne sourde avec l’autre, avec le monde.

Si nous prenons l’exemple de tracts distribués par l’association « Les Sourds en Colère » (1993), réagissant à la pratique de l’implant cochléaire, nous pouvons lire des propos tels que : « Contre la purification ethnique, stop à la vivisection humaine. Soyons d’une autre race de la population humaine, d’un autre peuple avec notre histoire, notre culture et notre langage ».
On voit, ici, que tout un lexique autour de la notion de communauté, voir même de peuple sourd, se développe.

Yves Delaporte partisant de cette idéologie considère que les sourds forment une ethnie à part dans la mesure où, pour lui, être sourd n’est pas subir un handicap, mais c’est tout simplement appartenir à une autre culture, dans laquelle les signes se substituent à la parole vocale.

Alors que la surdimutité est communément regardée comme la plus terrible des infirmités, les sourds se considèrent comme normaux. C’est que sourds et entendants n’ont pas les mêmes critères pour juger de la normalité. Les entendants définissent les sourds par rapport à un manque d’audition. C’est une définition physiologique.
Les sourds se placent d’un tout autre point de vue : ils partagent le monde en deux catégories en fonction du mode de communication. C’est une définition culturelle. Il y a les gens qui communiquent avec leurs lèvres, et il y a les gens qui communiquent avec leurs mains : autrement dit, les entendants et les sourds.
Deux manières d’être et de faire qui ont la même dignité et les mêmes potentialités.

Ce refus de se considérer comme handicapé se retrouve dans d’autres communautés sourdes comme aux Etats-Unis. Ainsi, au gouvernement fédéral qui lui proposait une exonération fiscale identique à celle offerte aux aveugles la NAD (National Association of the Deaf) a répondu : « Nous ne sommes pas des handicapés nous sommes une minorité linguistique. Ce n’est pas de notre surdité dont nous souffrons mais de la façon dont vous nous traitez en raison de notre surdité. Nous ne sommes pas des malades, cessez de vouloir nous guérir, cessez de vouloir nous changer, acceptez-nous tels que nous sommes ».

Avec ses deux regards opposés sur la surdité la relation entre les sourds et les entendants ne peut pas se placer sous le signe de la sérénité. D’un coté la surdité est uniquement envisagée sur un plan mécanique (en faisant abstraction de la personne, de sa culture) de l’autre elle est niée, rejetée créant ainsi ainsi un groupe peu désireux de se mêler « aux entendants dominants la société ». A travers ces deux idéologies, le terme de confrontation serait sans doute plus approprié pour décrire la tension, qui préside aux rapports entre sourds et entendants.

Reste une troisième vision, moins normative, qui promeut le respect et l’égalité entre ces deux communautés.

3/ La surdité, un handicap de communication :

La surdité prive les sourds d’un sens, ce qui nous fait dire que la surdité est un handicap sensoriel.
Cependant, on peut se demander si le plus handicapant est la perte auditive en soi ou les difficultés de communication qu’elle entraîne. Si on considère la deuxième hypothèse, on peut alors parler d’handicap de communication. La communication étant un échange on peut alors penser qu’il s’agit d’un handicap partagé.

Le premier à avoir introduit cette notion est Bernard Mottez en parlant d’expérience partagée (2005). Il souligne que le handicap de la surdité s’organise en fait selon un rapport : « il faut être au moins deux pour qu’on puisse commencer à parler de surdité. La surdité est un rapport, c’est une expérience nécessairement partagée ».

Un entendant s’adressant à un sourd (signeur) va se retrouver en situation de handicap car ce dernier ne le comprend pas.
À l’inverse le sourd qui s’exprime avec aisance dans une langue gestuelle se trouve dans une position de retourner à l’envoyeur le handicap de la surdimutité puisqu’il met l’autre, l’entendant, en position de sourd-muet incapable de se faire comprendre que ce soit par une expression vocale que le sourd ne peut entendre ou par une expression gestuelle qu’il ne connaît pas.

Guy Bouchauveau, ancien médiateur sourd à la Cité de Sciences et de l’Industrie exprime ainsi ce glissement du handicap du sourd vers l’entendant : « maintenant quand je m’adresse à des entendants je préfère les gestes. Parler est inutile. Quand j’étais jeune, j’étais gêné d’avoir à parler. Puis j’ai compris qu’il fallait faire l’inverse et maintenant ce sont les entendants qui sont gênés ».

Si on adhère à cette vision sur la surdité alors on comprend que la symétrie du handicap partagé peut être levée, une communication peut s’établir entre les deux communautés sans que l’une domine l’autre grâce à la présence d’interprètes en langue des signes.

4/ L’interprète en langue des signes

Ce groupe de professionnels constitue un pont entre deux communautés. L’une qui souvent ne se considère pas comme handicapée ou dont le handicap est jugé invisible. Et qui se revendique alors plus comme une communauté linguistique qui, à ce titre, a besoin d’outils techniques pour se faire comprendre. Et l’autre qui manque de la maîtrise de ces outils.

L’interprète est un professionnel des langues. Il permet à deux communautés linguistiques de pouvoir communiquer chacune dans sa propre langue tout en respectant les codes de sa propre culture. Il est biculturel car en plus d’une culture générale développée, il connaît les spécificités culturelles en lien avec ses langues de travail afin d’assurer une prestation de qualité.

Il faut ici souligner le caractère très problématique du cumul des tâches endossés par les interfaces de communication. Il n’est en effet pas possible d’interpréter de manière neutre et fidèle (ainsi que l’exige le code déontologique des interprètes en langue des signes) et d’apporter en même temps une aide qui consiste à sélectionner les informations les plus importantes, à reformuler ou expliquer ce qui est dit par les uns et les autres et à donner des conseils. Ce sont deux approches non compatibles en simultanée.
De même il est difficile de respecter la prise de parole des usagers sourds si un intervenant est successivement celui qui traduit tant bien que mal, qui apporte des informations contextuelles ou culturelles et qui analyse les besoins en accompagnement.
Le cumul de ces fonctions dans le temps place l’interface de communication comme étant l’interlocuteur principal, avant la personne sourde elle-même. Bref l’interface ne considère pas qu’il y a « égalité » entre les deux communautés. Il est toujours dans l’optique qu’il faut aider le sourd, que le sourd ne peut pas s’en sortir seul, que son problème n’est pas seulement son mode de communication mais qu’il n’a pas les compétences suffisantes pour comprendre seul.

A l’inverse, l’interprète en langue des signes traduit les échanges des interlocuteurs entre la langue française et la langue des signes. Mais en aucun cas il ne remplace la personne sourde ou la personne entendante, le messager ne devant jamais éclipser le message. Il met les deux communautés sur un même pied d’égalité car il a compris que ce handicap de communication était également partagé.
De plus il respecte un code éthique, cadre indispensable permettant de distinguer l’interprète des autres professionnels comme l’interface de communication, le preneur de notes, le répétiteur ou le médiateur social.

De fait, ce code est une réponse à Arlette Morel et à son discours prononcé à Albi en 1987 qui reprochait aux interprètes, leur manque de déontologie dans l’exercice de leur métier : elle évoquait la nécessité de mettre en place une formation et une déontologie adéquate.
Selon elle, « ces interprètes estimant avoir une solide expérience de l’interprétation sur le plan pratique… n’éprouvent pas le besoin d’aborder l’interprétation comme un vrai métier c’est-à-dire avec une vraie formation….une formation théorique avec une approche déontologique de la fonction, aussi nécessaire que la maîtrise de la LSF. Dommage car ils auraient ainsi appris à être neutres, à ne pas penser à la place du sourd, en résumé à ne pas être plus sourd que sourd ».

Les sourds, parce ils n’entendant pas et n’ont, de ce fait, pas de retour auditif, ni du message original de leur interlocuteur entendant, ni du message interprété, constituent la seule communauté linguistique au monde à ne pouvoir juger de la qualité effective d’une interprétation simultanée.
On comprend alors que les questions d’éthiques professionnelles des interprètes en langue des signes sont au moins aussi importantes lors de la formation, que dans la mise en oeuvre de techniques d’interprétation. Et qu’elles sont indispensables pour garantir à chacune des communautés un traitement équitable face à ce handicap partagé qu’est la surdité.

Langue des signes française versus français signé

Il y a dix mois, j’écrivais un article intitulé « interprète versus interface » où je disais tout le mal que je pensais de ces derniers notamment en raison du flou entourant leurs activités ainsi que sur leur absence de cadre déontologique. On va retrouver cette même opposition dans ce billet mais via la linguistique.

Interpréter un discours oral vers une langue des signes (française, espagnole, japonaise…) ne signifie surtout pas remplacer un mot par un signe à toute vitesse. Ce serait un travail fastidieux voire impossible et la langue des signes perdrait son statut de langue pour devenir un simple langage (comme le morse ou le sémaphore) puisqu’il ne s’agirait alors que d’effectuer du transcodage (1 mot = 1 signe). Bien sûr le discours ainsi traduit en signes (mais non en LSF) serait incompréhensible.
Cela signifierait aussi qu’il y a toujours un signe équivalent à un mot. Or ce n’est pas le cas comme nous l’avons vu précédemment avec les néosimismes.
En outre les langues des signes possèdent leur propre syntaxe qu’il convient de respecter lors du travail de traduction comme pour tout autre langue orale, par exemple l’ordre des signes a une importance particulière.

Certaines combinaisons linguistiques sont plus difficiles à traduire que d’autres du fait de leurs différences structurelles. C’est le cas par exemple du couple allemand-français : l’allemand aime bien placer son verbe d’action à la fin de sa proposition. L’interprète qui veut traduire vers le français doit donc attendre la fin de la phrase pour commencer à la traduire d’où un décalage entre le discours et sa traduction.

C’est aussi le cas pour l’interprétation du français vers la LSF (et inversement). On considère que la langue française a pour ordre canonique le système SVO, c’est-à-dire sujet-verbe-objet.
La langue des signes suit généralement l’ordre OSV (objet-sujet-verbe). En langue des signes, l’action se met en fin de proposition et les données temporelles et spatiales plutôt au début de celle-ci. C’est d’ailleurs logique car nous sommes en présence d’une langue visuelle qui doit d’abord préciser quand (ou sur quelle durée) se déroule l’action, où elle a lieu, quels en sont les protagonistes et enfin que font-ils ?
Par exemple la phrase en français : « Pierre et Paul se sont rencontrés hier dans la cour de l’école » deviendrait en langue des signes française : « hier dans la cour de l’école Pierre et Paul se sont rencontrés ».
La différence syntaxique est donc évidente. C’est pourquoi si en français, l’objet vient à la fin d’une phrase alors que l’interprète doit le placer en début d’énoncé en LSF, il devra nécessairement apprendre à décaler pour respecter la grammaire de la langue cible. Un minimum de temps (en moyenne une ou deux secondes) est nécessaire pour que l’interprète ne se fasse pas piéger par une interférence linguistique.

Une personne qui n’a pas appris à respecter ce décalage ne peut produire une langue des signes respectueuse de sa grammaire. Elle commet alors ce qu’on appelle du « français signé » l’utilisation de signes de la LSF ordonnés selon la syntaxe linéaire de la langue française.
Le « français signé » est né de la rencontre entre des sourds signeurs et des entendants ou des devenus sourds utilisant la parole et en difficulté pour épouser la pensée syntaxique de la LSF. C’est une sorte de « bricolage » de communication qui permet de se faire comprendre de personnes sourdes peu à l’aise avec la langue parlée.
Avec cette forme de pidgin, il n’y a plus de nuances, d’utilisation de l’espace de signation ou d’expressions du visage comme en LSF. Pour compenser ces manques, on sera amené à épeler beaucoup de mots en dactylologie, à créer des mots artificiels ainsi qu’à « sur-labialiser ». La phrase est souvent très longue, visuellement surchargée et fatigante.
Malheureusement mon expérience personnelle me permet d’affirmer que 90% des interfaces et autres médiateurs entendants auprès de la communauté sourde sont persuadés de s’exprimer en LSF alors qu’ils ne produisent qu’un pauvre français signé peu compréhensible pour les sourds.

Afin d’illustrer mes propos voici un exemple visuel que j’ai trouvé dans le mémoire de recherche (format PDF) de Claire Luce (2005) qu’elle a rédigé pour l’obtention de son DFFFSU Interprète LSF/Français.

Elle nous propose la phrase en français :
 » j’aimerais aller me promener, pourrais-tu me prêter ton vélo ?  »

La traduction en français signé serait la suivante :
/JE/ /AIMER/ /ALLER/ /MOI/ /PROMENER/, /PEUX/ /TOI/ /PRÊTER/ /TON/ /VÉLO/ ?

En langue des signes française la traduction donnerait :
(/JE/) /ENVIE/ /PROMENER/, /VÉLO/ /TON/ /PRÊTE/ /PEUT/ (/TOI/)?

(les signes entre parenthèses ne sont pas systématiquement ajoutés, le locuteur peut en faire l’économie).

Pour plus de clarté, je reproduis ci-après les 2 dessins de Claire Luce.

En français signé :

En langue des signes française :

C’est évidemment plus clair, plus joli, plus concis.

On comprend aussi que l’interprète doit attendre la fin de la phrase pour savoir que l’objet convoité est un vélo qu’il va placer au milieu de sa traduction vers la LSF.

Cet exemple simple, qui mériterait sans doute d’autres commentaires, fait logiquement apparaître pourquoi la connaissance de quelques signes de LSF ne suffit pas pour être un interprète efficace contrairement à ce que pensent certains ou certaines.

© Stéphan – ( i ) LSF