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Face au syndrome de Usher

Dans l’Institut où je travaille en tant qu’interprète en langue des signes une fois par semaine, quelques élèves sont atteints du syndrome de Usher. Cette maladie génétique fut décrite pour la première fois en 1914 par un ophtalmologiste anglais, C.H. Husher. Elle associe une surdité et des troubles de la vision dus à un mauvais fonctionnement de la rétine. Ainsi, les personnes atteintes de ce syndrome ont une vision dite tubulaire c’est à dire une réduction de la périphérie vers le centre ce qui entraîne un problème au niveau de l’acuité visuelle pouvant aller jusqu’à un début de cécité.

Les interprètes en LSF doivent alors adapter leur façon de signer en fonction de cette vision altérée, des précautions à prendre sont nécessaires.

La première est de s’assurer des dimensions du champ visuel de la personne sourde et d’adapter la largeur et l’emplacement des signes à ces dimensions.
Nous devons donc signer dans un cadre spatial plus restreint afin que la personne puisse voir chaque signe. En effet, elle suit et décompose du regard chacun des signes au lieu d’avoir une vision globale du discours. Par exemple, elle peut devoir baisser son regard pour fixer un signe effectué au niveau abdominal (ex : le signe « directeur »).
Il arrive également que la personne sourde atteinte de ce syndrome n’ait pas le temps de s’adapter à l’enchaînement de deux signes et perde ainsi une partie de l’information. Dans l’exemple précédent, si l’interprète enchaîne avec un signe au niveau de la tête (ex : « amusant »), ce dernier ne sera pas perçu car la personne sourde aura mis du temps à recentrer son regard sur le visage de l’interprète. Il faut donc ralentir sa vitesse d’exécution pour permettre une pleine compréhension de la traduction.

Ensuite, il est important d’évaluer la distance à laquelle se placer. Certaines personnes auront besoin d’être très proches des signes pour les voir. D’autres s’en éloigneront car leur vision en tunnel ne leur permet pas de voir les signes correctement quand elles sont à une distance habituelle pour recevoir la langue des signes visuellement.

Par ailleurs, afin que les signes soient mieux perçus il est nécessaire de s’assurer d’une bonne luminosité et il convient d’éviter tout contre-jour, toute surface éblouissante et toute source lumineuse trop puissante, l’idéal étant un bon éclairage sur les mains et le visage.

En outre il faut veiller à ce qu’il y ait un bon contraste entre la couleur de la peau de l’interprète et ses vêtements. Ainsi une personne qui a une peau claire devra s’habiller en couleurs sombres, et une personne qui a une peau foncée devra tendre vers des couleurs claires. Bien sûr, encore plus que pour l’interprétation classique pour les personnes sourdes, les vêtements à motifs, à rayures, avec des boutons brillants ou des fermetures Eclair très visibles sont à proscrire.

Vous trouverez d’autres infos sur le site du CRESAM, centre de ressource expérimentale pour enfants et adultes sourds-aveugles et sourds-malvoyant : http://www.cresam.org

Je vous conseille également le reportage photos de Nicolas Landemard et publié sur le site du Monde : Les emmurés : vivre sourd et aveugle

L’interprétation en milieu scolaire

Ayant récemment rejoint l’IJS de Bourg la Reine, je suis notamment amené à traduire des cours.

Le travail de l’interprète en langue des signes consiste d’abord à faciliter la communication entre les élèves et le professeur, il assure la traduction des cours et favorise l’intégration scolaire (sourds/entendants), tandis que le professeur est responsable de ce qui se passe dans sa classe pour la transmission des contenus et la gestion du groupe.
Aux yeux des professeurs, l’interprète a souvent un statut d’expert « bilingue-surdité ». Fréquemment, ils nous posent des questions sur le monde des sourds, l’interprétation, les langues. Certains professeurs nous demandent comment il est possible de traduire un cours lorsque l’on ne connaît pas le domaine ou si la LSF supporte l’abstraction, permet d’énoncer des concepts théoriques.
D’autres sont gênés par la présence d’un tiers dans la classe et s’inquiètent de cette « intrusion » dans leurs cours en redoutant un jugement sur leurs éventuelles erreurs ou plus simplement une remise en cause de leur autorité.
Nous devons donc être diplomates et rapidement informer le professeur sur les dispositions pratiques à mettre en place afin de faciliter le travail de chacun : ne pas parler lorsqu’on écrit au tableau, tenir compte du décalage de la traduction, être attentif que plusieurs élèves ne s’expriment pas en même temps.

Enfin, le travail avec le professeur ne peut s’effectuer de manière optimale sans un partenariat de longue durée. Par exemple, en début d’année, il est bien que le professeur fournisse le programme qu’il abordera, puis de façon régulière les différents cours qu’il est amené à dispenser. Ceci permet à l’interprète de préparer ses interventions et de demander, si besoin, des explications au professeur.

La spécificité principale d’un discours pédagogique est de savoir interpeller les élèves et maintenir leur attention. L’interprète doit trouver un système visuel équivalent en langue des signes pour y parvenir. Par exemple, le discours pédagogique regorge de re-formulations et de redondances. Nous devons alors les ré-exprimer différemment ou les répéter chaque fois malgré la redondance.
Il est donc important pour effectuer des prestations de qualité de comprendre les rouages de la pédagogie afin d’anticiper mentalement les questions que le professeur peut être amené à poser.
Autre exemple : il arrive fréquemment que les enseignants vérifient si tel ou tel mot de la langue française est bien compris. Or, en traduction, ce ne sont pas les mots que l’on traduit, mais le sens et il n’est pas rare d’avoir déjà donné la réponse (comme la définition du mot) dans l’interprétation. Ainsi lors d’un cours d’anatomie, le professeur peut demander où se trouve le foie, alors que dans l’interprétation la traduction du signe « foie » implique forcément sa localisation. Pour éviter cette situation, il faut donc recourir à l’épellation du mot.

Pour les discours plus spécialisés (biologie, physique, chimie…), l’interprète scolaire doit bien maîtriser le sujet afin d’être à l’aise lors de sa traduction. Pour ce faire, il doit préparer ses interventions et acquérir une connaissance sans faille du lexique spécifique dans les deux langues, car comme le soulignait Danica Seleskovitch : « que l’un de ces aspects, mot original, notion, mot équivalent dans l’autre langue, soit négligé dans la préparation d’une réunion technique, et l’interprétation connaîtra des difficultés considérables« .

Enfin, l’interprète peut également être amené à traduire des oraux d’examen. On peut penser qu’il est important que l’interprète qui intervient soit celui qui a suivi l’élève pendant l’année. En effet, chaque élève a sa façon de s’exprimer et l’interprète ainsi le connaît bien. De plus, il connaît aussi les codes mis en place pendant l’année scolaire pour la terminologie spécialisée. Il peut donc avoir une compréhension immédiate et parfaite des propos de l’élève et lui éviter de répéter, ce qui peut être déstabilisant et stressant en situation d’examen.
Précisons que pour les interprétations d’examen, il est conseillé de rencontrer le jury quelques minutes avant, afin de lui expliquer brièvement le rôle de l’interprète. De plus, si la discipline est inconnue de l’interprète, il doit informer le jury qu’il ne maîtrise pas forcément le lexique spécifique et que les hésitations peuvent venir de lui et non de l’élève.

Sur un plan déontologique, l’interprète en milieu scolaire doit se garder d’une trop grande complicité qui pourrait s’installer au cours de l’année entre lui et les élèves sourds. Ces derniers s’adressent quelquefois à lui directement en cas de problèmes ou de difficultés scolaires car il est souvent l’un des seuls adultes à maîtriser leur langue. Il arrive aussi que les élèves profitent de sa présence pour contester l’autorité de l’enseignant ou le critiquer.

A l’inverse, un professeur peut émettre des avis sur ses élèves ou susciter un jugement sur tel ou tel de la part de l’interprète. Nous devons alors lui expliquer qu’on ne peut porter de jugement car nous somme soumis à un devoir de neutralité par notre code déontologique. Par ailleurs, étant interprète et non professeur, nous n’avons pas les compétences pour pouvoir porter une quelconque évaluation.

Travailler en Institut

Depuis Janvier 2011 je suis embauché par un Institut pour Jeunes Sourds (IJS) en région parisienne et j’y travaille un jour par semaine au sein du service d’interprète en langue des signes.

Les IJS sont des établissements spécialisés qui accueillent des enfants sourds dans le cadre de leur scolarité. Ils peuvent notamment bénéficier d’un suivi éducatif et/ou social et être logés en internat. L’enseignement dispensé va de la maternelle jusqu’au secondaire et certains élèves sont en classe spécialisée ou en classe d’intégration. Ils sont scolarisés au sein de ces établissements ou dans un établissement voisin (collège, CFA, lycée, etc.). Ils offrent également aux élèves sourds un apprentissage de la vie en collectivité qui doit permettre la réussite scolaire et l’épanouissement de chacun, l’apprentissage de la responsabilité individuelle et collective, la formation de citoyens en vue de l’insertion sociale et professionnelle des jeunes sourds dans la société.
En région parisienne ils sont situés à Paris (Saint-Jacques), Bourg-la-Reine (IJS 92), Nogent-le- Rotrou (Institut André Beulé), Asnières (Institut Baguer).

L’équipe pédagogique et administrative au sein de ces Instituts est pluridisciplinaires : éducateurs spécialisés, professeurs spécialisés et chargés de l’enseignement professionnel, enseignants de langue des signes, orthophonistes, médecin psychiatre, médecin O.R.L., médecin généraliste, médecin ophtalmologique, infirmière, psychologues, psychomotricienne, audioprothésiste, instructrice en locomotion…
Enfin il y a au sein de chaque Institut un service d’interprètes, certains travaillant à temps plein, d’autres à mi-temps, d’autres encore une journée par semaine.
Il ne faudrait pas croire qu’un interprète en LSF dans un Institut ne traduit que des cours. Une partie de son travail consiste également à interpréter les réunions institutionnelles, les réunions des équipes pédagogiques. Il faut aussi traduire certains entretiens parents / enseignants, les discours des fêtes de fin d’année, les rencontres présentant les activités de l’école (journées portes ouvertes)…

À noter enfin que quelques élèves ont des handicaps associés comme le syndrome d’Usher ce qui nécessite de signer lentement dans un cadre étroit.

Intégrer un institut, c’est d’abord intégrer une équipe ce qui peut être un point positif pour un interprète débutant.
En effet, au début de sa carrière, l’interprète se sent parfois un peu désemparé lors de ses premières vacations surtout s’il les effectue seul en travaillant pour un service.
En participant à la vie d’une équipe d’interprètes, il trouvera auprès de ses collègues conseils et encouragements. Conseils sur un problème d’interprétation, sur un souci déontologique… Encouragements si on a le sentiment de ne pas avoir été à la hauteur lors d’une vacation.

Le second avantage à rejoindre un Institut, surtout en début de carrière, est de pouvoir s’imprégner du contexte, de comprendre les éléments implicites qui sous-tendent les discours des uns et des autres. En effet, l’une des difficultés majeures, surtout lors d’interprétations de réunions est le manque de connaissances sur l’environnement, le nom (ou signe) de la personne qui parle ou dont on parle, sa fonction, le vocabulaire spécifique au lieu de l’intervention…
Ainsi en travaillent en Institut, on apprend à connaître les élèves, les équipes pédagogiques, on sait qui fait quoi, on connaît un peu l’histoire de chacun. Or, ces éléments, (lorsqu’on intervient ponctuellement ou lorsqu’on est extérieur à ces structures) ne nous sont pas donnés dans la préparation. C’est à nous, tandis qu’on traduit de comprendre que Kevin n’est pas un élève de l’internat mais, par exemple, le surveillant des dortoirs. Or, s’interroger continuellement sur qui est qui durant l’interprétation mobilise en partie notre concentration (cf. théorie des efforts de D. Gile) qui serait plus utile dans la production d’une LSF claire.
Ainsi, l’année dernière tandis que je traduisais une réunion dans un centre d’accueil de personnes sourdes avec des handicaps associés, on évoquait un père qui était très possessif envers sa fille, jusqu’à prendre des douches avec elle. Je faisais donc le signe [fille] [enfant] quand après 10mn, j’ai réalisé que la fille avait 45 ans. C’est ce genre d’erreur qu’on évite en s’inscrivant dans la durée, en connaissant mieux le ou les contextes qui environnent les établissements et leurs occupants.

En revanche, je ne conseillerais pas d’y travailler à temps plein. Une certaine monotonie risquerait de s’installer en s’enfermant dans un même type d’interprétations ou de thème interprétés.
De plus être interprète en langue des signes, c’est aussi « se mettre en danger ». Pas physiquement, bien sûr, mais intellectuellement, professionnellement. Cela signifie affronter une situation inconnue, travailler pour des personnes qu’on n’a jamais rencontrées, s’exposer à un public. Or en travaillant uniquement dans un Institut, on tend à perdre ce gout du risque pourtant inhérent à ce métier et qui est justement l’un des aspects essentiel.