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Rendre l’information télévisée accessible aux sourds (2)

Des décisions politiques

Dans une première partie nous avons souligné l’importance pour la communauté sourde d’accéder à l’information notamment avec la présence d’interprètes en langue des signes française (LSF).

Voici, dans cette deuxième partie, les dispositions politiques qui ont permis la mise en place de cette accessibilité.

La loi du 11 Février 2005 (loi n°2005-102) intitulée « Loi pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées », accorde à la langue des signes française (LSF) une reconnaissance claire et sans détour dans son article 75 ( « la langue des signes française est reconnue comme une langue à part entière. Tout élève concerné doit pouvoir recevoir un enseignement de la langue des signes française » ).

Surtout, elle a modifié la loi du 30 septembre 1986, sur la liberté de communication.

C’est pourquoi, le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), réuni en assemblée plénière le 26 juin 2007, après une période de concertation avec les diffuseurs et les associations représentatives des personnes sourdes ou malentendantes, a adopté les principes suivants :

1/ les chaînes hertziennes dont l’audience moyenne annuelle est inférieure à 2,5% de l’audience totale des services de télévision doivent s’engager à rendre accessibles aux personnes sourdes ou malentendantes, par des dispositifs adaptés (interprètes, sous-titrages…) définis en concertation avec les associations représentatives, et en particulier aux heures de grande écoute, 40% des émissions, hors écrans publicitaires, à compter de l’année 2010, en s’attachant notamment à assurer l’accès à la diversité des programmes diffusés ;

2 / les chaînes conventionnées du câble et du satellite doivent s’engager à rendre accessibles aux personnes sourdes ou malentendantes, par des dispositifs adaptés (interprètes, sous-titrages…) définis en concertation avec les associations représentatives, et en particulier aux heures de grande écoute, 20% des émissions, hors écrans publicitaires, à compter de l’année 2010, en s’attachant notamment à assurer l’accès à la diversité des programmes diffusés.

Cela signifie que toutes les chaînes publiques et certaines chaînes privées (TF1 – M6 – Canal +) ont l’obligation de sous-titrer tous leurs programmes, quel que soit leur mode de diffusion.

Cette loi déclarait Anne-Marie Monchamp, actuelle Secrétaire d’Etat aux Solidarités et à la Cohésion Sociale,  «est une victoire politique au sens large du terme puisque c’est une victoire de la citoyenneté. En ayant accès à la télévision, les personnes sourdes et malentendantes sont désormais des citoyens comme les autres, si vous me permettez l’expression des citoyens ordinaires».

Fin 2008, selon les chiffres publiés par le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel, toutes les grandes chaînes dépassaient la barre de 50% de programmes sous-titrés et la plupart avaient même atteint le seuil de 75% et l’objectif des 100% de sous-titrages a été quasiment atteint en Février 2010.

Par exemple, Canal + sous-titre ses programmes emblématiques depuis le 1er Février 2010 tels que « Les Guignols » ou « Le Grand Journal » tandis que France Télévisions a sous-titré (en direct) les épreuves des jeux olympiques à Vancouver.

Cette première étape franchie, de nouveaux objectifs ont été définis par le Gouvernement dans le «Plan Gouvernemental 2010-2012 en direction des personnes sourdes ou malentendantes».

Dans la continuité de la loi du 11 février 2005, ce plan doté de 52 millions d’€ comprend 52 mesures concrètes en direction des personnes sourdes ou malentendantes pour :

– améliorer la prévention, le dépistage et l’accompagnement lors de la découverte d’une déficience auditive.

– mieux prendre en compte la déficience auditive à tous les âges de la vie (école, enseignement supérieur, emploi, personnes âgées devenues sourdes)

– rendre notre société plus accessible aux personnes sourdes ou malentendantes (accès à l’information et à la culture, téléphonie, développement des métiers de l’accessibilité).

Concernant ce dernier point, il est précisé qu’afin de renforcer l’accès à l’information et favoriser l’accès à la culture, le plan prévoit par exemple la mise en place par France Télévision, dès 2011, d’au moins un journal télévisé du soir traduit en langue des signes (mesure n°38). Toutes les campagnes audiovisuelles publiques et les spots des campagnes électorales officielles seront désormais accessibles aux personnes sourdes et malentendantes (mesure n°39).

Nous en verrons les conséquences concrètes sur les programmes télévisés dans un prochain billet.

A suivre…

Rendre l’information télévisée accessible aux sourds (1)

Devenir un citoyen à part entière

Université d’été du Parti Socialiste à La Rochelle, Campus de l’UMP à Marseille, organisation de primaires pour désigner le candidat du PS, vote des militants d’Europe Ecologie Les Verts en faveur d’Eva Joly… la campagne en vue de l’élection présidentielle est déjà bien engagée.

Pendant longtemps pour la communauté sourde, ces événements demeuraient largement incompris voire inconnus car inaccessibles. En effet, ils n’avaient connaissance de ces informations, ces dernières n’étant pas ou très peu traduites en LSF.

Or, comme le souligne Arlette Morel, ancienne Présidente de la Fédération Nationale des Sourds de France et initiatrice du premier service d’interprétation Français/LSF à Paris, «l’interprétation en langue des signes permet aux sourds d’avoir accès in vivo à l’information. Autrefois, il y a une vingtaine d’années, en matière de politique, les sourds étaient influencés par leur entourage immédiat, souvent ils votaient comme leurs parents. Ils n’avaient pas accès aux débats télévisés à l’occasion desquels les candidats présentent leur programme. Aujourd’hui, des meetings sont interprétés le débat opposant les deux candidats à la dernière élection présidentielle [1995] a été rediffusé accompagné d’une interprétation en LSF. Cela représente un gros progrès. Si on leur en donne les moyens, les sourds peuvent être des citoyens responsables et autonomes. Il faut que les sourds aient accès à la culture, à la formation et à l’information».

Si le «réveil sourd» a permis à cette communauté de se prendre en main, d’affirmer son existence, il a également mis en lumière la difficulté pour cette population non seulement d’accéder mais aussi de comprendre l’information.

Or, comme le rappelait l’ancien ministre délégué à la Sécurité sociale, aux Personnes âgées, aux Personnes handicapées et à la Famille, Philippe Bas «l’accès à la télévision est la condition même de la participation à la vie sociale. Informer, divertir, offrir à chacun les clés pour trouver sa place dans la société, pour devenir citoyen et s’ouvrir à la culture de son pays, telles sont les missions de la télévision».

En ce domaine, la situation vécue par les sourds est bien différente de celle des entendants et s’ils ne font pas preuve d’un certain acharnement, ils passent immanquablement à côté de l’information. En effet, les entendants sont inondés par un flot continu d’informations sonores provenant de médias multiples (radio, télévision, Internet, téléphonie) qui leur permettent plus facilement et plus rapidement de se construire une opinion, tandis que les sourds ont bien conscience d’être largement sous-informés et en constant décalage par rapport au reste de la société.

Certes, il est vrai qu’aujourd’hui internet offre une information écrite à tout moment de la journée mais encore faut-il avoir accès à ce moyen de communication. Quand bien même, il apparaît souvent des problèmes de compréhension liés au vocabulaire propre aux informations qu’elles soient nationales ou internationales. Et il est parfois difficile pour un sourd d’en saisir tous les mots, les subtilités et autres implicites, et donc, d’avoir accès au sens réel. L’information délivrée par un journaliste, qu’elle soit écrite ou télévisée, se base sur des idées, des concepts et fait référence à des notions, des événements ou à des personnalités qui peuvent être inconnus d’une majorité de sourds.

Ainsi, beaucoup de sourds ne s’approprient pas l’écrit et la lecture, malgré des années d’apprentissage scolaire et/ou ont de graves lacunes en français qui les mettent en situation d’échec. Selon le rapport de Dominique Gillot, alors député du Val d’Oise (1998), en France le pourcentage de sourds illettrés est de 60 à 80 % sur 4 millions de personnes sourdes environ : les chiffres variant selon les paramètres qui peuvent aller de l’enfant né sourd à la personne âgée devenue sourde.

C’est pourquoi les sourds, et particulièrement l’UNISDA (Union Nationale pour l’Insertion Sociale du Déficient Auditif) se sont battus pendant des années pour obtenir un accès à l’information télévisée non seulement via les sous-titres mais surtout grâce à la présence d’interprètes en langue des signes afin d’avoir un accès quotidien à l’information.

Passerelle entre deux communautés, l’interprète en LSF devient alors une clé pour que chaque sourd puisse être librement un citoyen à part entière.

A suivre…

L’Interprétation en Langue des Signes

Comme promis, voici le deuxième ouvrage traitant du métier d’interprète en langue des signes.
Rédigé par trois interprètes LSF/Français, Alexandre Bernard, Florence Encrevé et Francis Jeggli, il s’intitule : L’Interprétation en Langue des Signes (Septembre 2007, PUF Editions).

L’objectif de ce livre est de présenter le métier d’interprète en langue des signes du point de vue théorique et pratique. Ainsi, cet ouvrage présente l’ensemble des aspects de cette profession en insistant en particulier sur ses règles déontologiques, indispensables à la relation de confiance entre l’interprète et les usagers.

Je vous propose un extrait de la préface rédigée par Christian Cuxac, linguiste à l’Université de Paris 8 a qui l’on doit, notamment, les premières études sur l’objet LSF en tant que langue (p. 10-11) :

Dans la mesure où les mécanismes cognitifs requis par une interprétation en langue des signes sont globalement les mêmes que ceux qui sont mobilisés pour interpréter une langue vocale, on aurait pu croire qu’il suffisait de prendre acte des découvertes structurales effectuées sur la langue des signes par le champ de la linguistique descriptive pour que le tour soit joué et que la formation des interprètes en langue des signes soit simplement une affaire de théorie et de techniques d’interprétation.

En réalité, ce fut loin d’être aussi facile. En effet, la LSF, seule langue minoritaire de l’Hexagone à disposer d’un corps d’interprètes – il n’y en a pas pour le breton, le corse, l’occitan… – est pratiquée par une population d’environ 100 000 personnes, ou – presque – tout le monde se connaît et connaît forcément les porte-parole communautaires que sont les interprètes en langue des signes. La situation peut alors être délicate pour celui qui, le matin, assure une interprétation auprès d’un usager sourd qu’il sera amené à rencontrer, le soir même, lors d’une fête ou d’une soirée entre amis communs.

Seul un code déontologique rigoureux permet de garantir à l’usager sourd que rien de devra transparaître des échanges qui ont eu lieu lors de la situation d’interprétation, mais, en contrepartie, l’existence du code implique qu’il fasse à son tour une confiance totale à celui qui connaît les problèmes médicaux, familiaux, financiers, voire judiciaires qu’il tient à garder secrets.
Si l’on ajoute à cela que les sourds, parce ils n’entendant pas et n’ont, de ce fait, pas de retour auditif, ni du message original de leur interlocuteur entendant, ni du message interprété, constituent la seule communauté linguistique au monde à ne pouvoir juger de la qualité effective d’une interprétation simultanée, on comprendra que les questions d’éthique professionnelle des interprètes en langue des signes sont au moins aussi importantes lors de la formation, que dans la mise en oeuvre de techniques d’interprétation.

Cet ouvrage, écrit par des interprètes professionnels, montre comment la mobilisation sociale et politique d’une minorité linguistique s’est traduite par la construction progressive d’une profession émergente. Indispensable pour les personnes impliquées au quotidien dans les relations intercommunautaires entre sourds et entendants, ce livre devrait aussi permettre de répondre aux questionnements et aux attentes de lecteurs intéressés par l’histoire d’un mouvement de reconquête citoyenne, les relations de diglossie entre langue de statut différent, comme par l’exercice d’un métier passionnant.

Entre Sourds et Entendants

Deux ouvrages s’intéressent au métier d’interprète LSF/Français.
Le premier (nous verrons le second une autre fois) que je vous présente aujourd’hui s’intitule : « Entre Sourds et Entendants, un mois avec un interprète en langue des signes » (Janvier 2010, Editions Monica Companys) sous la direction de Pierre Guitteny et illustré par Laurent Verlaine.

Ce livre se découpe en deux parties. Dans la première, l’auteur a regroupé les témoignages de nombreux interprètes qui présentent et racontent la diversité des situations rencontrées. Ainsi, on se rend dans des musées, à l’ANPE, dans des maisons de retraite, dans une usine aéronautique, à la gendarmerie, à un mariage, dans un restaurant…

Dans la seconde partie, différents chapitres détaillent le cadre théorique (historique, législatif, linguistique…) dans lequel se construit ce métier.

En voici un extrait (p57-58) :

Ce matin, je suis appelé pour traduire dans une prison. C’est la première fois que je vais entrer dans le milieu carcéral, et j’avoue que cela m’impressionne un peu.
Arrivé à l’entrée de la prison, je dois bien sur laisser ma carte d’identité ; je dois aussi laisser mon téléphone portable. L’assistante sociale qui m’a appelé vient me chercher et me conduit à son bureau.
Nous traversons les couloirs et croisons de nombreux prisonniers. Je ne suis pas rassuré. Une fois dans son bureau, elle fait appeler le sourd prisonnier et je traduis leur entretien.

La traduction n’est pas facile car manifestement le sourd ne veut pas tout dire, sans doute par peur que certains de ses propos ne se retournent contre lui. Il n’est donc pas facile pour moi de comprendre tous les tenants et les aboutissants des échanges. Je suis obligé de lui faire répéter certaines de ses phrases, car elles sont pour moi ambiguës : je ne sais pas de qui il parle, à qui il fait allusion sans vouloir le nommer, dans quelles circonstances précises se sont déroulés tels ou tels faits… C’est très pénible à traduire, car je ne sais pas exactement quels termes employés : lorsqu’il place un personnage dans l’espace de signation, s’agit-il d’un homme ou d’une femme, d’un sourd ou d’un entendant… ? Tout est flou, incomplet pas clair.
Je suis obligé de faire part à l’assistante sociale de mes difficultés de traduction. Elle me répond qu’elle connaît ce prisonnier et sait qu’il cache beaucoup de choses.

Une fois l’entretien terminé, l’assistante sociale me dit : « bon, vous connaissez le chemin, je vous laisse retourner au poste d’accueil ». Je dois donc retraverser les couloirs et même si je sais que cela ne se passera pas ainsi, j’imagine que je ne vais pas être reconnu par les gardiens et qu’ils me retiendront ici avec les autres prisonniers. Quelques gouttes de sueur. Bien sûr ce n’est pas le cas : je quitte enfin ce milieu oppressant.

Cet après-midi, je suis appelé pour traduire dans un hôpital de jour. Lors de la prise de rendez-vous, la secrétaire du service a noté qu’il s’agissait d’une rencontre entre un docteur, une assistante sociale et une personne sourde. Je ne connais pas le nom de la personne sourde. Et je n’ai pas plus de renseignements.

Hôpital de jour signifie donc que cette personne a quelques difficultés ; mais je ne sais pas de quel ordre ; j’espère qu’elle n’aura pas trop de difficultés d’expression et de compréhension. Il est question d’un médecin mais je ne sais pas s’il s’agit d’un médecin généraliste ou bien d’un médecin psychiatre. La distinction entraîne évidemment une grande différence quant au contenu de l’entretien et donc de la traduction. Mais si le rendez-vous réunit le médecin plus une assistante sociale, il ne doit pas s’agir d’une consultation médicale ou psychiatrique, mais plutôt de question de dossiers administratifs, de suivi de sortie d’hospitalisation, d’insertion, etc. Je peux me retrouver à traduire des propos portant aussi bien sur des questions administratives que sur des questions médicales ou des questions psychologiques, familiales… Bref, beaucoup d’inconnues.

Et voilà, encore un problème qui arrive de temps en temps. Je me rends à l’hôpital de jour, j’arrive à l’accueil, et je vois la secrétaire l’air éberlué qui me dit : « le médecin avec lequel vous avez rendez-vous n’est pas là aujourd’hui ; d’ailleurs, il ne vient jamais ici le mercredi ». Bon, pas de personne sourde, pas de médecin, pas d’assistante sociale. On essaie de tirer les choses au clair. La secrétaire appelle le médecin en question, qui répond qu’il va donner un cours à l’université et donc qu’il n’a pas pris de rendez-vous ce jour là. Bien.

Un autre appel téléphonique permet de comprendre que ce rendez-vous n’était pas à l’hôpital de jour, mais dans un autre hôpital. Nouvel appel téléphonique. L’assistante sociale est bien dans cet autre hôpital, et attend la personne sourde et l’interprète. La secrétaire qui a réservé l’interprète n’a pas bien noté la consigne. Je dois donc me dépêcher pour parcourir une dizaine de kilomètres afin de me rendre dans cet autre hôpital. Arrivé là, je rencontre l’assistante sociale qui m’annonce que la personne sourde n’est pas venue, et donc que le rendez-vous est annulé.
Beaucoup de soucis et de déplacements pour rien !

Quelques mots sur la langue des signes

Bien que l’objectif de ce blog n’est pas de se focaliser sur le monde de la surdité ou sur la LSF, mais plus sur les activités d’un interprète en langue des signes, je voudrais, en cette veille de la Journée de l’Audition (un peu trop axée sur le dépistage et la « réhabilitation auditive » à mon avis), vous présentez rapidement la langue des signes française qui est l’une des deux langues de travail (avec le français) de l’interprète.

La langue des signes est une langue vivante et complexe. Comme toute langue, elle évolue et possède une pleine capacité d’expression et d’abstraction, ce qui nous permet de traduire aussi bien un entretien médicale, qu’une conférence philosophique, une cérémonie religieuse, un cours de mathématique…

Une langue des signes possède sa propre syntaxe qui est intimement liée à la perception visuelle, puisque cette langue répond à une logique visuelle et non auditive. La grammaire de la LSF n’est pas identique à celle du français. Ainsi la place des mots dans la phrase n’est pas la même.
Les signes sont basés sur l’utilisation des mains, du regard et de l’espace : les configurations des mains, leur emplacement, leur orientation et leur mouvement forment des signes qui équivalent à des mots, disposés devant soi comme sur une scène de théâtre. La disposition de ces signes, ainsi que la direction du regard, permettent de visualiser les relations (actif, passif…), le temps (signes tournés vers l’arrière pour le passé, vers l’avant pour le futur). Le visage et le mouvement des épaules servent aussi à exprimer les nuances du discours.
La langue des signes utilise parfois un alphabet manuel (appelé dactylologie) pour épeler certains mots ou noms propres.

La langue des signes n’est pas universelle. C’est pourquoi il existe une langue des signes française, américaine, belge, espagnole, anglaise, chinoise, japonaise, turque, suisse, italienne, coréenne… (car à chaque pays sa langue des signes). Néanmoins, même si le vocabulaire diffère d’un pays à l’autre, la grammaire étant sensiblement la même, les échanges entre signeurs de pays différents sont facilités.

Les premières tentatives connues d’éducation des enfants sourds datent du XVIème siècle et s’adressaient exclusivement aux familles nobles. En 1710, Etienne de Fay sera le premier professeur sourd à enseigner en langue des signes.
L’Abbé de l’Epée ouvre la première école destinée aux jeunes sourds en 1760 à Paris (rue Saint-Jacques) et devient célèbre à travers l’Europe. Pour la première fois, on reconnaît que les gestes peuvent exprimer la pensée humaine autant qu’une langue orale. La langue des signes va s’imposer progressivement. Son essor et l’accès à l’enseignement permettent alors aux sourds d’accéder à de vrais métiers et de se regrouper au sein d’associations.
Interdite de 1880 (lors du Congrès de Milan) jusqu’à la moitié du XXème siècle, la langue des signes est à ce jour de nouveau reconnue pour l’éducation des jeunes sourds notamment grâce à la loi du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées.

Certains spécialistes recommandent d’ailleurs d’utiliser le plus rapidement possible la langue des signes avec les jeunes enfants sourds. Bien adaptée à une perception visuelle, cette langue leur permet de communiquer sans efforts et sans difficultés. A condition d’une imprégnation précoce, l’enfant forme ses premiers signes puis ses premières phrases au même âge qu’un enfant entendant (voire avant) ; il entre dans le dialogue, dans l’expression aisé de ses sentiments et de ses désirs…
Il peut ainsi avoir un développement affectif, psychologique, intellectuel et linguistique parfaitement normal.

La parole n’est décidément pas le seul moyen d’expression possible. La preuve avec cette vidéo qui reprend les idées développées ci-dessus :

Historique du métier d’interprète en LSF

La prise de conscience par la communauté sourde dans les années 70 (autrement appelé le « réveil sourd ») de posséder une langue et une culture qui lui est propre, a notamment permis la création d’un nouveau métier : interprète en langue des signes.

Autrefois, ce sont les personnes qui côtoyaient les sourds qui faisaient office d’interprètes. Un père, une mère, un frère endossait provisoirement ce rôle dans des situations banales concernant la vie de tous les jours (rendez-vous professionnels, visites médicales, suivi scolaire…).
Ainsi, au XVI siècle, Juan Fernandez Navarette (1526-1579), sourd et surnommé « le Titien Espagnol », avait lors de ses rencontres avec le roi d’Espagne Philippe II, un ami qui interprétait par signes les interventions du roi et des autres personnages de la cour.
Au XVIII siècle, Jacob Rodrigue Péreire (1715-1780) fut désigné, en 1750, « secrétaire interprète pour la langue des sourds-muets » par Louis XV.

Dans la continuité des réformes amorcées par l’Abbé de l’Epée, le Code Napoléon (promulgué en 1804) reconnaît aux sourds des droits et les situations d’interprétation se font de plus en plus nombreuses comme dans le domaine juridique ainsi que nous le montre l’affaire Solar : enfant sourd abandonné puis recueilli par l’Abbé de l’Epée. Le tribunal saisi de l’affaire ordonne en 1779 à cet enfant de faire des recherches sur son passé, « aidé par le sourd-muet Deydier, comme compagnon et interprète« . Dans le procès-verbal sont notés tous les « gestes, signes et observations dudit Joseph (prénom de l’enfant) et de son interprète« . A cette époque, un sourd peut donc interpréter !
Plus tard, Laurent Clerc (sourd qui « exporta » la langue des signes aux Etats-Unis) servit d’interprète pour un sourd hongrois, traduction passant par l’écrit.
Les interprètes en langue des signes sont également présents lors des mariages de personnes sourdes (mais ces derniers ne peuvent eux-même choisir ou vérifier le niveau de compétence des intervenants). Ferdinand Berthier rédigea alors en 1846, une pétition revendiquant le droit pour les sourds de choisir leur interprète et même de le récuser (mais en vain).

A partir de 1880, avec le Congrès de Milan, les situations d’interprétations ne sont plus ou peu relatées puisque les personnes qui servaient d’interprètes étaient pour la plupart issues des Institutions (tel l’INJS de Saint-Jacques) et que ces Institutions à partir de cette date et pour cent ans vont privilégier l’oralisme.
Certaines personnes continuent néanmoins de se battre pour que perdure la langue des signes et le droit de bénéficier d’un interprète, comme Henri Gaillard, Ernest Dusuzeau (1846-1917)…
Ces interprètes qui sont donc essentiellement des membres de familles de sourds, des amis, ou des professeurs et qui ont appris la langue des signes au contact de sourds signants, sont bénévoles et vont exercer jusqu’au début des années 70.

En 1971 se tient à Paris le 6° Congrès de la Fédération Mondiale des Sourds. C’est à ce moment que les sourds prennent conscience de la richesse des traductions en simultanée en langue des signes faites par des interprètes suédois et américains. Les interprètes français sont environ une quinzaine à y participer et réalisent eux-aussi qu’ils font un véritable métier même si, à cette époque là, l’oralisme est toujours dominant.
En 1975, se tient à Washington le 7° Congrès de la Fédération Mondiale des Sourds avec des interprètes professionnels. Suite à ce Congrès, les esprits se réveillent, et en 1977-78, ont lieu des débats publics en faveur ou contre la langue des signes qui sont interprétés en LSF.

Les besoins en interprètes se font de plus en plus pressants. Il faut créer un nouveau métier. Il ne s’agit plus de faire appel à des bénévoles, amis ou membres de la famille. L’envie est d’avoir accès à l’information de façon impartiale dans tous les domaines. Il faut donc réfléchir à initier des formations pour ces interprètes.

En 1977, l’ANFIDA (Association Nationale Française d’Interprètes pour Déficients Auditifs) est créée par Christiane Fournier, professeur pour enfants sourds. Cette association avait pour buts de regrouper les interprètes, de garantir une qualité professionnelle mais surtout de faire de l’interprétation une véritable profession.
En 1980, le premier examen d’interprète a lieu, le « Capacité Communicationnelle » du premier degré.

Par la suite, l’ANFIDA est remplacée par l’ANILS (Association Nationale des Interprètes en Langue des Signes), puis plus tard, l’ANPILS (Association Nationale pour l’Interprétation en langue des Signes). En 1994, elle devient l’AFILS (Association Française des Interprètes en Langue des Signes).
C’est à peu près à cette époque qu’un code déontologique est rédigé, chacun (sourds, entendants, interprètes) sentant le besoin d’un cadre pour le bon exercice de cette jeune profession.
L’AFILS décide alors de délivrer une carte professionnelle, en collaboration avec la Fédération des Sourds de France, qui garantit  les compétences de l’interprète qui la possède, tant dans sa traduction que dans son comportement. En 1997, environ 60 personnes possèdent cette carte.

Depuis les années 90 on tend vers une professionnalisation de plus en plus importante. D’où la mise en place de diverses formations de haut-niveau en France (Paris, Lille, Toulouse), comme nous en avons déjà parlé, système encouragé par le rapport Gillot en 1998 qui préconisait fortement l’ouverture des formations universitaires : « la formation de ces professionnels, leur évaluation et leur certification, ne peuvent dépendre que du système universitaire« .

Pour conclure, un extrait d’une interview d’Arlette Morel, ancienne Présidente de la FNSF qui souligne la nécessité pour les sourds d’avoir des interprètes professionnels pour pouvoir espérer être des citoyens à part entière : « l’interprétation permet aux sourds d’avoir accès in vivo à l’information. Autrefois, il y a une vingtaine d’années, en matière de politique, les sourds étaient influencés par leur entourage immédiat, souvent ils votaient comme leurs parents. Ils n’avaient pas accès aux débats télévisés à l’occasion desquels les candidats présentent leur programme. Aujourd’hui les meetings sont interprétés, le débat opposant les deux candidats à la dernière élection présidentielle a été rediffusé accompagné d’une interprétation en LSF. Cela représente un gros progrès. Si on leur en donne les moyens, les sourds peuvent être des citoyens responsables et autonomes. Il faut que les sourds aient accès à la culture, à la formation et à l’information« .

Source : http://www.cis.gouv.fr