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Un gant n’est pas un interprète (et inversement)

Si j’avais le talent de Jean de Lafontaine, j’écrirais ce billet sous forme d’une fable qui raconterait l’histoire de ce gant, qui se prit pour un interprète pouvant traduire des langues des signes et qui à la fin se dégonfla comme une baudruche, les créateurs de ce gant « traducteur » s’apercevant (et les journalistes avec eux) qu’ils s’étaient fourrés encore une fois le doigt (ganté) dans l’oeil.

En effet, depuis quelques jours réapparait l’invention qui doit bouleverser le monde de l’interprétation en langue des signes et celui de la communication entre sourds et entendants : deux étudiants de l’université de Washington, Thomas Pryor et Navid Azodi, ont inventé SignAloud, des gants capables de traduire la langue des signes américaine (ASL) en un discours oral, dixit de nombreux sites d’informations grand public ou technologiques.
Chaque gant comporte des capteurs sur les doigts et les poignets qui enregistrent la position des mains et les mouvements qui correspondent aux mots et phrases dans la langue des signes américaine. Ces données sont envoyées en Bluetooth à un ordinateur qui les étudie à l’aide d’un algorithme séquentiel qui fonctionne à la manière d’un réseau neuronal (je dois admettre que j’ai fait un copié-collé de ce passage car je n’ai pas tout compris).
Si les données correspondent à un geste, le mot associé (ou la phrase) est énoncé en anglais via le haut-parleur.

Bien qu’à l’état de prototype, ces gants permettraient d’exprimer des messages simple en une langue ultra simple qui ressemble cependant plus à de « l’américain signé » (les signes sont plaqués sur la syntaxe la langue anglaise orale) qu’à l’ASL (American Sign Language).

Sans juger de la réelle qualité de ces gants, on peut néanmoins affirmer que la communication autour de ce projet a été très efficace car un peu partout dans le monde, des journalistes relayés par les réseaux sociaux, ont proclamé : « ils ont inventés des gants qui traduisent la langue des signes » (BFMTV par exemple).

Une remarque d’abord. Ce n’est pas le premier essai et cette « invention » n’a rien de révolutionnaire. En 2012 déjà, des ukrainiens avaient été récompensés pour une invention semblable comme le racontait le site SooCurious avec déjà la même accroche : « Des étudiants inventent des gants capable d’opaliser le langage des signes » (inutile de revenir sur l’appellation erronée de langage des signes à la place de langue des signes).

Ensuite on notera que ce sont toujours des étudiants ingénieurs (en informatique, en génie mécanique…) qui sont à l’origine de ces créations. Jamais dans leurs équipes il n’y a de linguistes, de sourds ou d’interprètes capables leur expliquer la structure, le fonctionnement bref le génie de ces langues gestuelles (qui ne sont pas des langages tel que le langage informatique mais bien des langues) et pourquoi nous somme loin d’une solution gantée permettant de « traduire » d’une langue des signes vers une langue orale.
Les journalistes non plus ne sont pas très curieux : jamais ils n’interrogent ces mêmes linguistes, sourds ou interprètes sur la validité de ces projets.

Personnellement, je doute que prochainement ce système pourra traduire fidèlement et agréablement un long discours.
En effet les langues des signes sont vivantes, complexes. Elles ne sont pas qu’une succession de signes. Elles possèdent leur propre syntaxe qui est intimement liée à la perception visuelle, puisque cette langue répond à une logique visuelle et non auditive. Ainsi la grammaire de la langue des signes française (LSF) n’est pas identique à celle du français (par exemple la place des mots dans la phrase n’est pas la même). Elle se construit comme un plan au cinéma. D’abord le temps (passé-présent-futur), ensuite le lieu (où cela se passe-t-il ? ), puis les acteurs (qui ? ) et enfin l’action (le verbe).

Les discours énoncés sont basés sur l’utilisation des signes donc des mains mais aussi du regard et de l’espace, des expressions du visage (il est admis que les langues des signes sont composées de 5 paramètres) : les configurations des mains, leurs emplacements, leurs orientations et leurs mouvements forment des signes équivalents à des mots disposés devant soi comme sur une scène de théâtre.
(Ces paramètres peuvent même monter jusqu’à 8 selon les dernières théories linguistiques en y incluant la labialisation, les postures… ).
Les emplacements de ces signes, ainsi que la direction du regard, permettent de visualiser les relations (actif ou passif), le temps (signes tournés vers l’arrière pour le passé, vers l’avant pour le futur). Le visage et le mouvement des épaules servent aussi à exprimer les nuances du discours, les émotions par exemple l’ironie, le doute, la colère…

Ces gants et leurs capteurs auront-ils la précision et la finesse nécessaires pour détecter tous ces paramètres ? Les algorithmes seront-ils assez élaborés pour déterminer avec exactitude l’intention du locuteur ? Aujourd’hui non, demain pas sur, un jour… sans doute.
Au mieux, actuellement, ce système pourrait traduire quelques signes simples en mots, quelques phrases basiques (sujet/verbe/complément).
De là à proclamer que des gants peuvent traduire la ou les langues des signes il y a un gouffre (car bien sur comme chaque pays ou région possède sa propre langue des signes, il faudra aussi multiplier les programmes informatiques et autres algorithmes pour prendre en compte cette diversité).

Enfin qui voudrait porter ces vilains gants pour se rendre chez son boulanger et acheter une baguette en langue des signes avec traduction par une voix synthétique (je ne parle même pas d’aller boire un dernier verre dans un bar). 
Sans être un adepte du « c’était mieux avant » et refuser toute idée de progrès on peut remarquer que la technique habituelle de la phrase écrite sur un bout de papier reste très efficace et que le mime ou le pointage conservent leur charme. Bref, les sourds n’ont pas attendu ces gants pour être autonomes et communiquer dans des situations simples de la vie de tous les jours. 

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Ces gants ne sont qu’un exemple parmi les nombreuse tentatives pour accéder à la compréhension de la langue des signes sans passer par l’effort de l’apprendre.
D’autres systèmes sont censés traduire comme celui utilisant Kinect (de Microsoft) avec une caméra de reconnaissance interactive branchée sur la console Xbox 360 et qui reconnait puis traduit les signes.
En enregistrant puis en normalisant les mouvements de la langue des signes, le système utilise un algorithme pour déterminer l’alignement du mouvement de la trajectoire 3D. Une fois que la machine a assimilé les données visuelles, elle essaye de les faire correspondre aux mots qu’elle connaît par ordre de pertinence via son dictionnaire interne. A l’inverse, le système peut aussi traduire les textes sous la forme d’avatars signeurs qui apparaissent à l’écran. Cette invention date de juillet 2013 mais depuis la parution de quelques articles, plus de nouvelle. 

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Face à ces nombreuses tentatives toujours infructueuses, il est bon cependant de rappeler qu’il existe aujourd’hui dans le monde un système de traduction qui fonctionne bien et qui s’appelle « interprète en langue des signes ». Malheureusement – en France notamment – cette profession peine à se développer, faute de budget nécessaire d’abord pour la formation de ces futurs professionnels puis pour leur assurer une rémunération décente.  

Il ne faudrait pas que ces beaux projets high-tech nous fassent oublier que le Ministère de la Justice paye péniblement 30€ brut l’heure d’interprétation dans un tribunal, que la CAF dans certaines régions refuse de faire appel à des interprètes F-LSF pour des raisons budgétaires, qu’en mairie, pour se marier et comprendre les articles du Code civil (ardus à traduire), c’est le sourd qui devra souvent payer de sa poche la prestation d’interprétation. Et ces gants n’y changeront rien.

Aussi, avant de se pâmer devant de futurs et hypothétiques progrès technologiques (qui adviendront sans doute dans quelques années ou décennies) intéressons-nous davantage (et vous aussi les journalistes) aux carences de la société française en matière d’accessibilité et n’oublions pas le présent en encourageant la communication entre sourds et entendants grâce à la présence d’interprètes diplômés et justement payés c’est à dire un peu plus que les 1300€ que touchera en moyenne un interprète F-LSF débutant après 5 années d’études. 

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© Stéphan – ( i ) LSF

« Bientôt les interprètes en langue des signes remplaceront les centrales nucléaires »

Face au réchauffement climatique, au danger que représentent les centrales nucléaires, les interprètes en langue des signes seront-ils la solution ? C’est possible.

Rassurez-vous, aucun Docteur Frankenstein n’a prévu de nous transformer en pile électrique. Néanmoins, un nouveau système, qui est encore à l’état de prototype, est en cours d’élaboration ; il devrait prochainement permettre aux interprètes qui traduisent vers une langue des signes de produire de l’électricité.

Les premières phases de test ont déjà eu lieu et les résultats récemment dévoilés sont encourageants.
C’est ce que j’ai pu constater lors d’une conférence, à laquelle j’ai été invitée et qui fut donnée en marge de la COP 21 par le fondateur et président franco-américain de la startup K-Bio, Jonas Whale.

L’idée lui est venue tandis qu’il dansait à l’Aquarium, un nightclub à Amsterdam, aux Pays-Bas.
« Ce club est connu dans tout le pays pour avoir mis en place un sytème de récupération de l’énergie produite par les danseurs sur le dance-floor. Conçues par l’entreprise l’entreprise Sustainable Dance Club (SDC) , des dalles récoltent l’énergie cinétique produite par les danseurs ce qui permet à la boite de nuit d’alimenter l’éclairage grâce à l’énergie produite par les mouvements des danseurs », explique-t-il.

 

Mais pourquoi associer ce système à des interprètes en langue des signes ?
Simplement car la soeur de Jonas est sourde et qu’il a fréquenté de nombreuses interprètes qui traduisaient pour elle. « Je suis même sorti avec l’une d’elle, Gladys Mermaids une interprète en langue des signes américaine (ASL) durant 5 ans. Le soir, assis dans mon canapé, je la regardais traduire frénétiquement le journal télévisé ». C’est ainsi qu’il a eu le déclic.

« J’ai une formation d’ingénieur en génie électrique, dans ma tête mes neurones ne pensent qu’aux protons et aux électrons. En voyant l’énergie qu’elle déployait à bouger ses bras et ses mains dans tous les sens pour suivre le ryhtme du journaliste, j’ai pensé qu’il était idiot de gaspiller toute cette énergie produite et qu’on pourrait la transformer en électricité ».

C’est ainsi que l’idée de l’interprète produisant de l’électricité est née et qu’il a créé dans la foulée, en 2012, sa startup située à Paris, rue du Faubourg Poissonnière dans le 9ème arrondissement, K-Bio.

« Avec cette invention, mon but est que les interprètes en langue des signes soient auto-suffisants durant leur journée. Pour avoir vécu avec une interprète  je sais qu’ils sont toujours en déplacement et qu’ils n’ont pas forcement la possibilité de recharger comme ils le voudraient leur téléphone ou leur ordinateur portable. Avec mon système, ils seront totalement indépendants, ils pourront se passer des prises électriques. Aujourd’hui je travaille pour cette profession car il y a un marché de niche qui me permet de tester grandeur nature mon prototype mais demain j’espère bien le proposer à d’autres professionnels qui sollicitent leurs bras comme les caissières, les policiers réglant la circulation, les maitres-nageurs, les lanceurs de javelots, les peintres en bâtiment… ». 

Voici dispositif : au début de ses recherches, il a conçu un gant comme on peut le voir sur cette photo prise en 2013 lors d’une conférence destinée à trouver des fonds pour financer le développement de son entreprise.

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Ayant parfaitement conscience qu’aucun interprète ne pourrait traduire correctement avec cet engin autour des mains, il a axé ses recherches sur la miniaturisation des composants et autres bobines et il est arrivé à un résultat plutôt encourageant.

« Nos équipes de chercheurs et de techniciens sont parvenus à créer un gant qui épouse parfaitement les contours de la mains. Aujourd’hui il est bleu pour les besoins des démonstrations afin qu’il soit parfaitement visible comme aujourd’hui à la COP21 mais demain il nous sera aisé de le rendre soit transparent soit de couleur chair pour qu’il soit quasi-invisible. »

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Jonas Whales nous en détaille le fonctionnement : « l’énergie cinétique produite par les bras des interprètes en action est convertie en électricité grâce à un mini-transformateur que nous avons conçu au sein de K-Bio. Puis cette électricité est stockée dans une batterie spéciale fixée à l’arrière du pantalon. Il suffit ensuite à l’interprète d’insérer son téléphone à l’intérieur, et d’attendre que la LED verte s’allume, signifiant que la batterie est rechargée ».
Ou comment l’interprète F-LSF se transforme en véritable poisson électrique !

 

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D’après les calculs des ingénieurs de la startup K-Bio et comme on peut le constater sur les graphiques que l’entreprise a projetés durant la conférence, l’interprétation d’une réunion d’une douzaine de personnes pendant une heure produit de quoi recharger de +18% la batterie de son téléphone portable. Pour un entretien, il faut compter deux heures pour atteindre un pourcentage identique.

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Interrogé par une journaliste qui lui demandait quel avenir il imaginait pour cette invention, le jeune entrepreneur a conclu : « nous ne sommes qu’au début du développement de cette nouvelle utilisation de l’énergie cinétique pour produire de l’électricité. Aujourd’hui ce sont les interprètes en langue des signes qui peuvent recharger leur téléphone grâce à leur activité professionnelle. Demain c’est chacun de nous qui produira sa propre énergie et nous pourrons dire adieu aux centrales nucléaires ou à charbon qui polluent tant et qui sont tellement néfastes pour notre terre. Voilà pourquoi je dis que bientôt les interprètes en langue des signes remplaceront les centrales nucléaires ! »

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Un seul regret : cette conférence organisée en marge de la COP 21 n’était pas traduite en LSF.
C’est dommage car vu le débit et l’enthousiasme de Jonas Whales quand il parlait, l’interprète devant le traduire aurait sans doute produit assez d’électricité pour éclairer la ville de Marseille durant une semaine.

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© Stéphan – ( i ) LSF