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Double Sens

Une nouvelle revue scientifique autour de l’interprétation, de la traduction et des langues des signes vient de voir le jour sous la direction de Sandrine Burgat et Florence Encrevé.
Il s’agit de Double Sens, éditée par l’AFILS, dont le 1er numéro (auquel j’ai participé) s’intitule :
« Les interprètes en langue des signes, des interprètes comme les autres ? Premier volume – Théories et techniques ».

Au sommaire vous trouverez les articles suivants :

– Peut-on parler d’une spécificité de l’interprétation français/LSF ? Quelques théories de l’interprétation analysées à la lueur des particularités sémiotiques et culturelles de la LSF, par Sandrine Burgat
– Le décalage au service de l’économie en interprétation de conférence du français vers la langue des signes française (LSF), par Lauranne Chasez
– Les interprètes en langue des signes française dans les textes législatifs et réglementaires, par Pierre Guitteny
– Les interprètes en langue des signes et l’AIIC, par Stéphan Barrère

Ainsi que des comptes-rendus de lectures d’ouvrages et articles portant sur la langue des signes et/ou le métier d’interprète.

Le prochain numéro, à paraître en décembre, portera sur « les formations et les représentations ».

Ci-dessous la couverture du 1er numéro et le bulletin d’abonnement.

Double Sens couverture numéro 1 juin 2014

Double Sens bulletin d'abonnement

© Stéphan – ( i ) LSF

Les 6 étapes de l’interprétation simultanée

Afin de comprendre pourquoi être bilingue en français – langue des signes française (LSF) est une condition nécessaire mais pas suffisante pour espérer être un bon interprète il suffit d’étudier les mécanismes complexes mis en oeuvre pour produire une interprétation simultanée (c’est à dire interpréter le discours d’un intervenant en même temps qu’il s’exprime) de qualité.

2010_01_14

En effet, traduire ou interpréter n’est pas simplement remplacer un mot par un autre mot (ou signe). On peut d’ailleurs remarquer que les logiciels de traduction automatique qui emploie cette technique offrent rarement des résultats satisfaisants. De plus, lorsqu’une personne s’exprime, elle ne se contente pas de combiner syntaxiquement des termes de sa langue. Par sa voix, ses intonations, ses mouvements corporels, ses hésitations… elle module le sens de son expression, le nuance, le contredit…
Le sens (ou « vouloir-dire ») de l’expression verbale est donc en réalité une synthèse de ces multiples facteurs. Par exemple en fonction de l’intonation que j’emploie, la signification du mot « bravo » peut être très différente (du compliment sincère à un certain mépris).

Afin d’extraire cette substantielle moelle des propos d’un locuteur, l’interprète utilise un procédé dénommé « déverbalisation ». Cela signifie qu’il doit se détacher de la forme des propos du locuteur pour se concentrer sur le sens, et ne garder à l’esprit qu’une trame déverbalisée (l’idée, l’intention, le message mais sans les mots) de ce qu’il vient d’entendre. Il pourra ensuite donner une nouvelle forme à cette image déverbalisée qu’il a gardé en mémoire, dans la langue d’arrivée.

Marianne Lederer et Danica Seleskovitch dans leur célèbre ouvrage « Interpréter pour Traduire (2001) » résument ainsi notre travail : « En même temps que l’interprète entend le discours, il perçoit la situation globale […] ; en même temps qu’il conceptualise ce qu’il vient d’entendre, il entend la suite et énonce le résultat de son opération de conceptualisation ; ce faisant, il écoute également ce qu’il dit lui-même pour vérifier la correction de son expression. »

Autrement dit, on peut découper le processus d’interprétation du français vers la LSF en 6 étapes :

  1. Écouter / entendre : avant de pouvoir commencer à traduire il faut disposer d’un certain nombre d’éléments d’information, d’où un décalage nécessaire entre l’énoncé et l’interprétation de cet énoncé ;
  2. Comprendre et analyser le sens : cela signifie non seulement comprendre la langue mais aussi toutes les composantes du message à interpréter (explicites et implicites) ;
  3. Retenir le sens : il s’agit de mémoriser la phrase afin de pouvoir l’organiser pour la transmettre dans la langue cible ;
  4. Visualiser des images mentales, ébaucher une première interprétation mentale : c’est la phase la plus délicate. La langue des signes étant une langue visuelle, qui se déploie dans un espace en 3D, le travail de l’interprète est de créer des images auxquelles il donnera vie via des signes normés. Il faut donc parvenir à se représenter le discours en images mentales comme une succession de dessins de bandes-dessinées ;
  5. Interpréter vers la LSF : il s’agit de trouver les signes, les structures de grande iconicité (donner à voir) ou expressions signées les plus adéquates pour rendre compte des images mentales préalablement construites. C’est à ce moment par exemple qu’on met en place des stratégies d’interprétation pour contourner une difficulté comme l’absence d’un signe par exemple en imaginant des périphrases ;
  6. Contrôler mentalement la bonne qualité de la traduction : avoir un regard critique sur sa production, vérifier que les signes sont correctement configurés et justement placés dans l’espace de signation, que tous les éléments sont présents (rythmes, intonations, expressions du visage…).

Bien sur ce processus n’est pas linéaire : tandis que je construis mes images mentales je continue d’écouter et de mémoriser  la suite du discours tout en contrôlant ma propre expression, l’ensemble de ces étapes s’effectuant à la vitesse de l’éclair.
C’est pourquoi, en raison des efforts cérébraux fournis, des pauses régulières et le respect d’une durée de travail maximum sont nécessaires. Ainsi on considère que pour une conférence de 3h, trois interprètes F-LSF se relayant toutes les 15mn seront nécessaires. Au delà de cette durée, les mécanismes se grippent : la qualité de l’interprétation baisse proportionnellement à la fatigue de l’interprète et elle nuit à sa santé avec par exemple l’apparition de TMS.

Sources :
« L’Interprétation en Langue des Signes » (Alexandre Bernard, Florence Encrevé et Francis Jeggli)
« Entre Sourds et Entendants, un mois avec un interprète en langue des signes« (Pierre Guitteny)
« L’interprétation des expressions figées du français vers la Langue des Signes » Française (Corinne Ledée, mémoire de fin d’études)

Code éthique (3) : la fidélité

Après une parenthèse qui a eu l’avantage de souligner ce que n’est pas un interprète en langue des signes et l’importance (in situ) du code déontologique pour assurer une traduction de qualité, poursuivons notre voyage avec l’article 2 du Titre premier sur la fidélité au discours :

« L’interprète est tenu de restituer le message le plus fidèlement possible dans ce qu’il estime être l’intention du locuteur original ».

Cliquez sur l’image pour voir signer “fidélité” 

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Autrement dit, l’interprète doit saisir le sens du discours pour le traduire vers la langue cible. D’où l’impérieuse nécessité de comprendre le message énoncé même quand il s’agit d’un cours universitaire de physique quantique, ce qui peut nous amener à demander des éclaircissements supplémentaires afin d’être sur que nous traduisons correctement la pensée de l’auteur.
Il ne s’agit surtout pas de traduire des mots sinon ce serait du transcodage. Au contraire, pour être fidèle au sens, il faut souvent être infidèle aux mots.
Un exemple de l’anglais vers le français : « I am cold » se traduira par « j’ai froid » et non « je suis froid » (sauf si vous traduisez un mort-vivant).
Il en va de même avec la langue des signes française. On ne traduit jamais un mot/un signe mais le sens d’une phrase vers une autre langue (le français ou la LSF), d’où la nécessité de décaler pour comprendre l’intégralité du sens et l’intention du locuteur qui devra imprégner votre traduction (est-il sérieux, y-a-t-il de l’ironie dans ses propos ? ).
Les mots ne sont que des véhicules qui transportent le discours. Tout notre art consiste à faire transiter le sens d’une langue et d’une culture vers une autre langue et culture sans l’altérer.

Par exemple, si je veux traduire fidèlement des expressions figées ou des proverbes c’est le sens que je vais transmettre (car je connais la culture qui s’y rattache), pas une traduction littérale mot à mot.
Je me souviens d’ailleurs d’un cours durant ma formation ou nous devions réfléchir sur comment traduire des proverbes africains. Par exemple (rien que pour le plaisir car ils sont toujours savoureux) : « l’ombre du zèbre, n’a pas de rayures »  ou « tout a une fin, sauf la banane qui en a deux ! ».
Pour revenir au français/LSF, l’expression française « c’est du pipeau » (c’est n’importe quoi) ne sera pas traduite par une flûte mais par une personne jouant du violon. Interpréter fidèlement c’est aussi adapter sa traduction à la culture de l’un et de l’autre, en ce qui me concerne le monde des entendants et le monde des sourds. .

Car la fidélité consiste à interpréter dans une autre langue, et au plus juste, le « vouloir dire » du locuteur original tel que l’a défini Danica Seleskovitch : « interpréter, ce n’est pas seulement comprendre les mots, mais comprendre à travers les mots le vouloir dire de celui qui parle, c’est ensuite l’exprimer de façon intelligible ».
Être fidèle, c’est ne rien retrancher ni ajouter au discours. Pour respecter la notion de fidélité, l’interprète ne doit ni résumer, ni paraphraser, ni exagérer. Il doit bien faire attention de ne pas changer le sens de l’information communiquée. Il doit interpréter tout ce qui est dit : il ne lui appartient pas de déterminer ce qui est pertinent de ce qui ne l’est pas.

En outre, s’il veut être fidèle, l’interprète doit pouvoir retranscrire l’intonation et le rythme du locuteur. Lorsqu’une personne s’exprime avec un débit rapide ou lent, il doit faire ressentir cette expression dans l’élocution via son interprétation, sa façon de signer s’il traduit vers la LSF.
Par exemple dans les journaux télévisés « l’homme de la rue » interviewé par le journaliste est peu habitué à cet exercice : il recherche ses mots, il peut se montrer arrogant ou intimidé etc. Il est important que l’interprète fasse transparaître le style de son expression.

Notez qu’en écrivant cela, nous ne faisons que reprendre le schéma de communication proposé par  Roman Jakobson et décrivant les différentes fonctions du langage. Parmi les multiples fonctions, nous retiendrons pour illustrer notre propos :
– la fonction expressive : l’émetteur du message informe le destinataire sur ses pensées, son attitude, ses émotions via l’intonation, le timbre de voix, le débit de parole…
– la fonction poétique : elle fait du message un objet esthétique et inclut la forme que l’on donne au message, le ton, la hauteur de la voix…

Interpréter requiert donc une double activité : être fidèle au sens et à l’intention du locuteur.
Pour prendre un exemple concret, ce devoir de fidélité explique pourquoi nous sommes obligés parfois, d’interrompre le locuteur, par exemple lors d’une réunion de service dans une entreprise ou une administration quand celui-ci accroché à ses fiches débite ses phrases à un rythme effréné. Inévitablement on décroche dans la traduction (or je suis sensé tout traduire). Il faut donc le stopper puis lui indiquer, diplomatiquement, qu’on ne peut pas le traduire à ce rythme et qu’il serait aimable de ralentir un peu son débit (généralement pour le plus grand soulagement de ses collègues qui le suivaient encore moins que nous). Cela est également vrai quand nous traduisons vers le français une personne sourde qui produit un nombre astronomique de signes à la minute.

Être fidèle dans la traduction des échanges en réunion nécessite aussi pour l’interprète de savoir correctement «piloter» les débats.
Il arrive fréquemment systématiquement que les participants se coupent la parole, l’un pour contester une idée, l’autre pour ajouter une information…
Il est impossible de traduire fidèlement trois (voire plus) personnes qui parlent en même temps (un interprète normalement constitué ne possède que deux mains) et je ne peux pas, non plus, décider de mon propre chef qui (ou ce qui) est le plus important à traduire.
Il faut alors parvenir à discipliner les intervenants. Soit par une simple formule «je suis désolé mais l’interprète ne peut pas vous traduire si vous parler tous en même temps», soit en indiquant à la personne sourde que ça parle dans tous les sens afin que de lui-même il interrompe le brouhaha en réclamant que chacun parle à son tour.

Ainsi grâce à notre devoir de fidélité dans l’interprétation, c’est le respect de la parole de chacun qui est promu.

A suivre : la neutralité