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Coupable, forcément coupable…

On savait la justice aveugle car impartiale.
Malheureusement on constate aussi, via un fait divers récent, qu’elle a parfois des problèmes d’audition surtout quand il s’agit d’interroger des personnes sourdes ou malentendantes s’exprimant en langue des signes.

Comme je l’ai souvent signalé (notamment dans cet article d’octobre 2011 ou dans celui là de décembre 2011), aussi bien l’institution policière que judiciaire prête peu attention aux besoins spécifiques des sourds en matière de communication et notamment à la nécessaire présence d’interprètes en langue des signes pour assurer des auditions transparentes et sans malentendu de part et d’autre.

Hélas, on voit trop souvent la police ou la justice faire appel à un voisin, un ami, un collègue connaissant quelques signes et disponible immédiatement pour faire office d’interprète en LSF.
C’est ainsi qu’on verra un soi-disant interprète qui, pour ne pas trop se fatiguer durant un procès attendra la fin des plaidoiries les mains dans les poches puis en fera un résumé en langue des signes à la victime ou à l’accusé sourd, ou d’autres qui interviennent durant les interrogatoires au commissariat pour “aider” la personne sourde à répondre voire répondant à leur place ou les conseillant sur la meilleure stratégie à adopter.
Bref des intervenants qui n’ont ni le niveau technique ni la connaissance du Code déontologique des interprètes en langue des signes qui leur assureraient une bonne pratique de ce métier.

Après ce long prologue, voici l’histoire du jour : elle se passe à New-York mais elle aurait aussi bien pu se dérouler en France ou le retard en matière d’accessibilité judiciaire est donc considérable.

En 2010, grâce à un tuyau recueilli par les agents du département de police « Cold Case » (comme à la télé mais sans Lilly Rush) les enquêteurs ont arrêté Gabriel Thompson, 48 ans. Rapidement ils l’accusent d’avoir poignardé et tué, 25 ans auparavant, un homme qui aurait eu une liaison avec sa petite amie du moment.

Selon le bureau du procureur de l’Etat de New-York, les enregistrements vidéos de l’interrogatoire prouvent que Thompson a avoué le meurtre. A contrario, Thompson affirme que ces vidéos n’ont aucune valeur car il n’a pas compris qu’il avait en face de lui un policier, il pensait que c’était un interprète en langue des signes, bref, qu’il s’est fait piéger.
Car, vous l’aurez deviné, Gabriel Thompson est sourd et le NYPD a tout simplement demandé à un policier présent qui connaissait un peu l’ASL (American Sign Language) de servir temporairement d’interprète afin de traduire les questions du procureur et les réponses du suspect. Ce qui effectivement entache quelque peu la supposée neutralité de l’interprète, sans parler des réelles compétences de l’officier de police en langue des signes américaine.
D’ailleurs Thompson affirme (et c’est de bonne guerre) que le policier qui a traduit en anglais ses réponses lors de l’interrogatoire a commis de nombreuses erreurs d’interprétation et que sa langue des signes était confuse.
Thompson ajoute qu’il n’avait pas non plus compris que la personne qui lui posait des questions était un procureur qui cherchait à rassembler des preuves prouvant sa culpabilité dans l’assassinat de Miguel Lopez.

C’est pourquoi il veut que la vidéo de ses « soi-disant » aveux enregistrés soit déclarée irrecevable lors du procès (pour vice de procédure), ce qui de facto réduirait à néant les charges pesant contre lui selon son avocat, Arnold Kronick.

D’après la traduction de l’officier de police Julio Vasquez, qui a fait office d’interprète durant l’interrogatoire, Thompson a admis avoir rencontré Miguel Lopez en Août 1985, après avoir appris que ce dernier avait transmis une maladie sexuellement transmissible à sa petite amie, qui donc le trompait avec Lopez (déjà en français c’est compliqué alors imaginez en langue des signes ! )

Toujours d’après la traduction du policier, Lopez l’aurait frappé dans le dos. « J’ai cru qu’il m’avait tiré dessus alors je me suis défendu. Je l’ai poignardé une fois, une seule fois, c’est tout. Et il était encore vivant quand je suis parti. »

Pour ajouter à la confusion, l’officier Vasquez (en tant qu’interprète) a admis quelques jours plus tard qu’il avait omis de traduire au procureur que Thompson réclamait un avocat (ce qui est contraire au célèbre Miranda Warning : you have the right to an attorney) et il a reconnu (en tant que policier) qu’il n’avait pas informé Thompson que le procureur Holtzman était ici pour le questionner afin de constituer un dossier à charge. Sans commentaire.

Depuis les deux parties ont fait examiner la vidéo par leur propre interprète (sortis d’on ne sait où) en langue des signes. Bien sur les transcriptions qu’ils ont fournies au tribunal ne coïncident pas (sinon cela aurait été trop simple…). Et aucun interprète-expert auprès de la Cour n’a encore été désigné.

Comme le rappelle Ralph Reiser, avocat new-yorkais spécialisé dans la défense des personnes handicapées « les policiers et les procureurs sont tenus de faire appel à des interprètes impartiaux. Dans cette histoire il y a un mélange des genres et un conflit d’intérêts évident et moralement répréhensible. »
En effet comment imaginer que l’officier new-yorkais soit parfaitement neutre lorsqu’il pose sa casquette d’interprète sur celle de policier durant cette procédure ?
Notez d’ailleurs que le suspect sait s’en servir puisqu’il affirme ne pas avoir compris toutes les questions traduites en ASL arguant du fait que ce n’était pas un professionnel. Que cette affirmation soit vraie ou fausse (il a peut-être parfaitement compris les questions et fait exprès de répondre à coté de la plaque pour éviter d’avoir à avouer sa culpabilité) importe peu. Mais c’est la preuve évidente que de ne pas prendre un interprète certifié et respectant le code déontologique de sa profession (secret professionnel, neutralité, fidélité) entache forcément la procédure avec des suspicions de fraudes, de mensonges ou de malentendus. Et c’est toujours au détriment de la vérité.

Cette histoire du suspect sourd et du policier interprète pourrait nous faire sourire mais, comme souvent à la fin, c’est le sourd qui perd. En effet, la semaine dernière un juge du Bronx a refusé que la vidéo soit retirée de la procédure. Elle demeure donc comme pièce à conviction pour le procès à venir. Car de son coté, Thompson a refusé l’offre du procureur de plaider coupable pour homicide involontaire en échange de 4 à 12 ans derrière les barreaux. Il doit donc à présent se défendre et il encourt une peine de prison allant de 25 ans à la perpétuité pour meurtre au second degré.

Si vous connaissez l’anglais et que vous pratiquez l’ASL, cliquez sur l’image ci-dessous. Vous verrez la vidéo de l’interrogatoire et pourrez peut-être vous forger votre intime conviction. Manipulé ou manipulateur ? Coupable ou innocent ?

Cliquez sur l’image pour accéder à la vidéo

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Jack Jason, l’interprète de Marlee Matlin

Continuons notre tour du monde, franchissons la frontière, descendons la côte ouest et voici Hollywood. C’est là qu’on peut rencontrer Jack Jason, l’interprète en langue des signes américaine (ASL) depuis plus de 20 ans, de la célèbre actrice sourde, Matlee Martin.

Récemment, le Los Angeles Times proposait un portrait de Jack Jason. En voici la traduction (effectuée par moi-même).

Jack Jason prête sa voix mais ne vole pas la vedette à Marlee Matlin

Interprète en langue des signes travaillant depuis plus de 20 ans avec l’actrice Matlee Martin, Jack Jason a été très visible récemment lors de l’émission de télévision  « Celebrity Apprentice ». Pourtant il préfère insister sur le fait que l’attention devrait plutôt être portée sur l’actrice sourde.

Son nom ne vous est pas familier. Mais si vous connaissez l’actrice Marlee Matlin qui a reçu un Oscar, qui a joué dans un épisode d’ « Ellen » et qui a participé dernièrement à l’émission télévisée « Celebrity Apprentice », vous devriez reconnaître Jack Jason : c’est le petit homme aux cheveux courts qui prête sa voix aux paroles de Marlee.

Lors des premières au cinéma, il se tient à ses côtés, comme sur les plateaux de télévision durant les talk-shows. Lorsque Marlee Matlin a remporté l’Oscar en 1987 pour son rôle dans « Les Enfants du Silence », c’était sa voix émue qui donnait du sens aux signes de la jeune actrice sourde. Et Marlee Matlin étant à présent l’une des deux derniers candidats de « Celebrity Apprentice », il a dû scrupuleusement traduire les plaisanteries sarcastiques de NeNe Leakes ou les divagations de Gary Busey (avant que ces deux là soient éliminés).

Bien qu’il soit souvent caché sur le coté de l’écran lors des apparitions de l’actrice à la télévision, Jason a joué un rôle crucial dans la carrière de Marlee. Il n’est pas qu’un simple interprète qu’on loue. Il est aussi un confident, un conseiller en affaires et il sert de  voix à la comédienne qu’il considère comme la « personne sourde la plus visible dans le monde« .

Pour un artiste, il est habituel d’avoir quantité de fans ou d’intrigants continuellement à ses cotés. Mais le rôle de Jason, lui, est unique ce qui est logique car Marlee Matlin elle-même est unique. Il y a peut être d’autres acteurs sourds dans le show business, mais aucun n’a son profil ni son Oscar.

Depuis plus de 20 ans, Jason accompagne l’actrice dans ce monde culturel et vers un public  qui parfois ne comprend pas ce qu’est une actrice sourde. Ainsi, dans les coulisses, il n’hésite pas à la mettre en avant face aux directeurs de casting, à l’aider à adapter les rôles prévus au départ pour des acteurs entendants afin qu’elle puisse réellement participer à la sélection.

Jason se souvient du jour où l’équilibre entre simple interprète et conseillé a basculé. Il assistait à une réunion avec les producteurs quand il a suggéré d’adapter le film « Wait Until Dark » afin qu’il y ait un personnage sourd. A ce moment, dit Jason, « j’ai brisé la carapace, je suis sorti de mon rôle d’interprète ».

Lors de l’émission de télévision « Celebrity Apprentice », « il était là non seulement comme interprète, mais aussi pour indiquer aux producteurs comment accueillir Marlee durant le spectacle, en particulier dans salle de conférence de Donald Trump », explique Page Feldman, un des producteurs exécutifs.

Comme il était constamment à ses cotés durant le show télévisé, il a parfois attiré l’attention sur lui : sur Twitter, des téléspectateurs ont posté des commentaires sur son « beau » look et ont commenté « l’étonnante » équipe qu’il formait avec l’actrice sourde.

Certains ont même été jusqu’à dire que Jack Jason à ses cotés avait été un avantage pour la comédienne. Avoir deux mains ou une paire d’yeux supplémentaire durant ce spectacle où tous les coups sont permis lui aurait permis de faire la différence avec les autres concurrents et ainsi gagner.

Mais Marlee Matlin n’est pas d’accord. « Un interprète n’est pas un avantage, un interprète me garantit simplement une bonne accessibilité. Ce n’est pas comme un matelas qui m’assurerait un bon confort. J’ai besoin de lui pour travailler ».

Dès ses débuts à elle dans le monde du spectacle, il l’a rejoint comme interprète. En effet, Jack Jason a été embauché quand la comédienne a terminé le tournage du film « Les Enfants du Silence », son premier long métrage en 1986. William Hurt, son partenaire et petit ami à l’époque, répondait à de nombreuses interviews dans son appartement de New York. Il voulait Marlee sorte, s’amuse mais la jeune actrice ne connaissait pas la ville. Elle avait besoin d’un guide autant que d’un interprète.

Hurt a appelé l’Université de New York à la recherche d’un interprète ASL. Jack Jason, étudiant en cinéma qui cherchait à gagner un peu d’argent s’est proposé. Enfant de parents sourds, il considère la langue des signes comme sa langue maternelle.

Au début, il ne pensait pas qu’une si longue association puisse durer entre l’actrice débutante et l’étudiant en doctorant aspirant à devenir  maître de conférence. Mais leur même sens de l’humour a fait tilt : tous les deux ont un humour étrange, parfois méchants, parfois enfantin, parfois scatologique, qui renvoie à leurs racines juives. Jack explique qu’entre eux il y a beaucoup de Oy ! et  de longs gémissements plaintifs.

« Ils ont presque leur propre langue », dit Feldman. « Ils sont connectés de bien des façons en raison de leur long passé en commun ».

Pour Jack Jason, il est clair que c’est Matlin qui est « le patron » et celle sur qui les projecteurs doivent converger. Instinctivement dès que crépitent les flashs des photographes il plonge la tête vers le bas. Plusieurs fois durant une conversation autour d’un cappuccino et d’un croissant, il répétait « il s’agit de Marlee », mais sans jamais définir ce qu’il entendait par là.

A un mois de son 55ème anniversaire, Jack Jason est toujours célibataire et sans enfant. Mais il semble ravi d’avoir sa vie toujours si étroitement liée à celle de Marlee Matlin.

« Enfant j’étais considéré comme un enfant petit, gros et juif. Je n’ai donc jamais cherché à attirer l’attention sur moi ».

Il explique qu’il a appris à parler en regardant la télévision et c’est ainsi qu’il a été fasciné par le milieu du show-business. Il se souvient même qu’il avait écrit, dans son journal, qu’il espérait qu’un jour que sa voix serait entendue par des millions de personnes.

Ainsi Marlee Matlin lui a permis  de réaliser son rêve en lui offrant un accès (indirect) sous la lumière des projecteurs.

« C’est une drôle de vie« , dit-il, en plaisantant. « Je ne pense pas qu’il y a d’autres personnes dans ma position, mais j’ai la chance d’y être aux cotés d’une femme exceptionnelle.

rick.rojas@latimes.com

A quand, en France, un reportage sur Corinne Gache, l’interprète LSF attitrée d’Emmanuelle Laborit qui a joué dans l’adaptation française des « Enfants du Silence » et reçue un Molière pour son rôle en 1993 ?
Ou sur Béatrice Blondeau qui fréquemment sert d’interprète à Sophie Vouzelaud, dauphine de Miss France en 2007 et qui s’engage à présent dans une carrière d’actrice.

Les langues des signes ont de l’avenir

Une récente étude menée par la Modern Language Association nous révèle que le nombre d’étudiants, dans les universités américaines, qui choisissent d’apprendre l’American Sign Language (ASL) a augmenté de plus de 16% entre 2006 et 2010 tandis que le nombre d’étudiants en espagnol, français ou allemand comme langue étrangère progressait seulement de 2 à 4%.
L’ASL est d’ailleurs devenue la quatrième « langue étrangère » la plus étudiée aux Etats-Unis. C’est ainsi que l’Etat de Virginie vient officiellement de l’intégrer dans le département des langues étrangères au même titre que le chinois, l’arabe ou le latin.

Les chercheurs expliquent cet accroissement grâce à son utilisation possible en complément d’une autre formation permettant dans un futur emploi d’avoir une sorte de spécialisation vers un public donné ce qui est interessant par exemple pour des artistes, des psychologues, des éducateurs, des infirmières, des enseignants, des sociologues…

Selon Kristen Harmon, professeur d’anglais à l’Université Gallaudet cet engouement est également lié à « une prise de conscience croissante que l’ASL est une vrai langue, autonome avec sa structure, sa grammaire ». De plus, il existe une forte demande d’interprètes qualifiés au sein de l’éducation, des administrations ou des entreprises.
Actuellement plus de 90.000 étudiants sont inscrits dans des classes en langue des signes et les listes d’attente s’allongent dans les universités pour intégrer les cours d’introduction à cette langue.

Néanmoins, comme le souligne le blog Actu Traduction Web, une partie considérable de ces étudiants a également choisi ces cours en raison de difficultés dans l’apprentissage d’autres langues européennes. « Certains étudiants choisissent d’apprendre l’ASL car ils avaient des difficultés à apprendre l’espagnol ou le français au lycée et ils pensent que l’apprentissage de cette langue visuelle sera plus facile surtout s’ils ont des problèmes avec la compréhension orale et la prononciation des accents » déclare Amy Ruth McGraw, professeur à l’Université de l’Iowa.

« L’ASL est très populaire témoigne Ted Supalla, directeur du pôle ASL de l’Université de Rochester ». « Près de 10% de nos étudiants l’étudient, plus ou moins autant que l’espagnol. La demande pour les interprètes en ASL est importante et comme interprète free-lance vous pouvez gagner de 40 à 60 $ par heure  » pour Dennis Cokely, directeur du programme ASL à la Northeastern University.

Beaucoup d’étudiants font aussi valoir que leur intérêt pour la langue des signes est le fait de pouvoir communiquer sans mots. « J’ai commencé avec la langue des signes car il est obligatoire d’étudier une langue étrangère ici. Cette langue est très visuelle, très excitante, je suis devenu accro à ce cours rapidement« . Beaucoup d’étudiants trouvent ainsi un plaisir esthétique à s’exprimer en langue des signes. Emily Brown, une étudiante en ASL à la Wesleyan University, aime la poésie qui se dégage chez les personnes sourdes signantes que l’on peut voir sur YouTube. « C’est plus poétique que d’autres langues. C’est un excellent moyen d’exprimer des choses que vous ne pouvez pas exprimer verbalement ».

Espérons que cet engouement américain atteindra bientôt l’Europe et bien sur la France où la reconnaissance par l’Etat français de la LSF est récent et le nombre d’interprètes diplômés LSF/Français largement insuffisant.

Infos trouvées sur l’excellent blog Actu Traduction Web
Site de la Modern Language Association