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La langue des signes, une « langue de la République » qui peine à trouver sa place

Avec plusieurs professionnels qui travaillent en lien avec les langues des signes (interprète, historien, linguiste) nous avons récemment été interviewés par Anne Meyer, journaliste à l’AFP.

Je vous mets ci-après son l’article qui illustre bien les difficultés pour la LSF à se faire une place au sein de notre société.

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La langue des signes, mise en lumière par le film « La Famille Bélier », est reconnue depuis 2008 comme « langue de la République » au même titre que le français, mais elle peine à trouver sa place, malgré sa richesse.

« Beaucoup de gens considèrent encore que la langue des signes n’est pas une vraie langue, qu’il s’agit de français » traduit en gestes, incapable d’exprimer l’abstraction, regrette Florence Encrevé, historienne de la langue des signes française (LSF).

La LSF, utilisée par quelque 100.000 à 300.000 personnes, est longtemps restée proscrite de l’enseignement. Aujourd’hui, Mme Encrevé se félicite que « La Famille Bélier », nommée aux Césars qui seront remis vendredi, « aide à faire comprendre qu’elle peut tout dire ».

Les langues des signes reposent sur une syntaxe et une grammaire « très spécifiques », insiste Brigitte Garcia, linguiste à Paris VIII. « L’écart de structure entre la langue des signes française et le français est plus important » qu’entre le français et le chinois, souligne-t-elle.

Loin du « sujet-verbe-complément », cette langue visuelle crée « comme un décor de cinéma dans lequel on va faire interagir les différents éléments. D’abord le temps, puis le décor et ensuite les personnages », résume l’interprète Stéphan Barrère. Mains, avant-bras, regard, visage, « tout le corps est mobilisé, fait sens et communique », explique-t-il.

« Les mouvements sont très subtils: quand on se tient droit, c’est le présent, quand on s’avance légèrement, c’est le futur et quand on recule, c’est le passé », précise un autre interprète, Pascal di Piazza, ex-ambulancier « tombé amoureux » de cette langue.

Mais pour les profanes, la partition est complexe. L’actrice Karin Viard, qui joue en langue des signes dans « La famille Bélier », raconte dans une interview à Allociné qu’on a dû « changer des mots parce qu’il y a des signes que je ne parvenais pas à faire, qui étaient trop difficiles pour mon poignet ».

Autre usage spécifique de la langue, les noms propres, qui reprennent – sur le mode de la caricature mais sans intention péjorative – un trait saillant: les trous dans les paumes pour Jésus, le nez bosselé de Gérard Depardieu, les sourcils en pointe de Sarkozy, les doigts en « V » de Chirac, les taches sur le costume de Borloo. « Ca peut être cash », reconnaît Stéphan Barrère. Par exemple, « Mitterrand, c’est les dents de vampire à cause des deux incisives qu’il s’était fait limer »…

Preuve de sa vitalité, la LSF invente régulièrement des « néosignes », pour désigner les nouvelles technologies ou des événements forts. « Je suis Charlie », c’est « le corps qui devient une sorte de stylo » associé au signe « libre », explique Stéphan Barrère.

La langue des signes a été reconnue comme langue à part entière en 2005 et langue de la République dans une circulaire de 2008. Mais elle reste « totalement niée par les élites », estime l’interprète.

« Aucune des interventions télévisées de François Hollande n’est traduite en LSF, sauf ses voeux, une fois par an », déplore-t-il.

« Lors de la tempête à New York, toutes les interventions du maire étaient traduites. Il y a un mois, ça tire dans tous les sens à Paris et pas une fois le président n’a été traduit » à la télévision, constate l’interprète

Il raconte que des enfants de l’institut des jeunes sourds étaient « paniqués » le lundi suivant les attentats, à la vue d’images rediffusées à la télévision: « Ils pensaient qu’on était encore attaqués ».

A l’origine de ce manque de visibilité, selon lui, la « désastreuse » filière de l’enseignement, alors que les signes constituent pour les sourds « leur bien le plus cher », autour duquel se construit leur identité personnelle, sociale et culturelle, à travers des poèmes, des pièces de théâtre, des festivals.

Pour Brigitte Garcia, « on est loin d’une reconnaissance effective ». « Pour l’éducation, c’est une catastrophe », pointe-t-elle. La loi donne le choix aux parents de scolariser leurs enfants en structure bilingue « mais pas les moyens » et « les parents n’ont pas accès à l’information ». Selon elle, seuls 3% des 14.000 enfants sourds scolarisés le sont en classe bilingue.

Quant au certificat d’aptitude au professorat du second degré (Capes) de LSF, créé en 2010, « c’est un Capes de langue », calqué sur celui de l’anglais, non sur celui de lettres, note la linguiste: la langue des signes « reste considérée comme une langue étrangère, pas comme l’une des deux langues de la République ».

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18/02/2015 12:04:50 – Rennes (AFP) – Par Anne MEYER – © 2015 AFP

Lien vers l’article publié sur le site du Point

© Stéphan – ( i ) LSF

« Un ange gardien dans une guerre »

Anuj Chopranuj, journaliste à l’AFP, rend un très bel hommage à l’interprète-traducteur qui l’a accompagné lors d’un séjour à Alep en Syrie.

Voici un extrait de son article en espérérant qu’il vous donnera envie de lire le reportage dans son intégralité sur le site de l’AFP « making-of, les coulisses de l’info » :

« En terre étrangère, un journaliste ne peut être bon que si son interprète l’est aussi. L’interprète est vos yeux et vos oreilles. Il est votre guide dans un monde inconnu, la lumière qui vous aide à comprendre les situations les plus complexes. Et Karim s’avère être encore bien plus que ça. Il a le don pour déclencher de petites étincelles magiques de sincérité chez le plus raide et le plus taciturne des interviewés.
C’est à travers les yeux de Karim que je peux saisir toute la misère, tout le désespoir qui sévit à Alep. Karim est ma fenêtre sur cette ville, ancien centre de gravité pour tous les musiciens, artistes et intellectuels de Syrie, et qui n’est maintenant plus qu’un monde de souffrances. L’Alep de 2013 est laide, glauque et dangereuse à tous les coins de rue. C’est une ville figée dans une impasse meurtrière. Le bruit sourd des échanges d’artillerie rythme le jour comme la nuit. »

 

Pour prolonger cet article, voici le lien vers un reportage de Marie Le Douaran sur le devenir des interprètes ayant travaillé auprès de l’armée française en Afghanistan :
Que deviennent les interprètes afghans de l’armée française ?