Étiquette : adaptation culturelle

Le défi quotidien de la neutralité

L’un des trois piliers du code déontologique des interprètes (en langue des signes ou en langue vocale) est la neutralité – en plus du secret professionnel et de la fidélité.

Selon le code éthique de l’AFILS, « L’interprète ne peut intervenir dans les échanges et ne peut être pris à partie dans la discussion. Ses opinions ne doivent pas transparaître dans son interprétation ». La neutralité est un principe fondamental dans l’exercice du métier d’interprète. Les interlocuteurs sont seuls responsables de leur propos. L’interprète n’intervient pas pour corriger, changer, juger expliquer ou conseiller les usagers, sourds ou entendants comme s’ils étaient des enfants irresponsables.
Voici pour la théorie.

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Mais en pratique ?
Sur le terrain il est parfois difficile de ne pas être tenté d’aider ou de conseiller telle ou telle personne dont on imagine que ses réponses la déservent. Ces dernières semaines, avec l’afflux des réfugiés, les interprètes de toutes langues ont été largement sollicités. Comment face à une telle détresse ne pas être tenté de proposer une solution à leur place, d’orienter vers une réponse qui nous semble plus juste, de traduire sans intervenir ?
C’est sous cet angle (la difficile mais nécessaire neutralité de l’interprète) que le journal Le Monde a récemment publié un reportage très juste intitulé « Pour les interprètes à l’Ofpra, le défi quotidien de la neutralité ».
La journaliste, Clara Wright, a suivi des interprètes dans la salle d’audience de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra), à Fontenay-sous-Bois (Val-de-Marne).

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En voici de larges extraits :

L’entretien dont dépend la vie d’Ahmet est une partie à trois, avec l’interprète au centre. « Je me place toujours à égale distance de l’OP et du requérant », explique Jean Hascout, sa chaise située au bout du bureau où Ahmet et Julie se font face. Une astuce acquise au bout de cinq ans d’expérience à l’Ofpra pour signifier aux deux autres sa neutralité, explique Jean qui « préfère rester dans [ses] bottes d’interprète » : ni collègue enquêteur de l’officier de protection, ni avocat du demandeur.

Mais cette rigueur déontologique constitue un combat intérieur pour les traducteurs, régulièrement sollicités par les deux parties. « Il y avait cette dame qui se disait guinéenne, se souvient Mamadou Ba, interprète dans six langues d’Afrique de l’Ouest depuis quinze ans à l’Ofpra. Son dossier indiquait qu’elle parlait le malinké, mais lors de l’entretien, elle s’exprimait mieux en bambara, la langue du Mali. » Alors Mamadou poursuit en bambara, l’air de rien. « A la fin, l’OP m’a confié avoir des doutes sur son origine. Je lui ai dit que, depuis le début, la femme ne parlait qu’en bambara. Il s’est offusqué, m’a dit que j’aurais dû lui dire plus tôt… Ce n’est pas mon rôle ! »

Le rôle de ces interprètes, c’est plutôt de tout faire « pour que deux personnes qui ne parlent pas la même langue se comprennent ». Et de répéter, inlassablement. « Ce n’est pas facile parfois, lorsque le requérant a parfaitement compris mais fait mine du contraire », témoigne Charles- Guillaume Demaret, qui traduit le macédonien depuis quinze mois à l’Ofpra. « C’est arrivé qu’un OP me demande : “Vous en pensez quoi ?” J’ai rien répondu. Ce n’est pas à moi de lui dire que le demandeur a compris et qu’il ne veut pas répondre. »

Dans le box d’entretien, Ahmet, lui, désire répondre mais bute sur les mots. Il était entré le sourire aux lèvres, mais depuis que l’officier a évoqué les conditions de son arrivée en France, une douleur l’agite. Il croise, décroise ses jambes. Parle avec les mains, rougit, serre la mâchoire. « Ça va, monsieur ? » s’inquiète Julie. Jean Hascout se tourne vers Ahmet, reprend d’une voix plus douce. Sa manière de lui tendre la main.

Mais le désarroi des requérants pèse sur les interprètes. « Il y en a qui disent « Aide-moi », qui veulent qu’on leur souffle les noms des présidents », témoigne Leena, une quarantenaire qui travaille pour l’Ofpra en portugais. « C’est peut-être parce que je suis vieux mais certains m’appellent papa, me tendent les papiers administratifs plutôt qu’à l’OP », raconte Juan, traducteur depuis plus de trente ans. Mais Juan s’efforce de garder une distance, même s’il comprend – il a lui-même été exilé.

Souvent, les interprètes se reconnaissent dans les récits de vie qu’ils transmettent. « Les gens qui quittent mon pays, c’est un peu mon histoire », livre Souham Ghenim, sexagénaire qui a fui la guerre civile d’Algérie, aujourd’hui interprète en arabe.

« Une fois, une femme ne comprenait pas le mot « ethnie », se souvient Leena. Alors j’ai commencé à citer les ethnies de son pays, mais l’OP m’a sévèrement remise à ma place. » Pourtant, du fait de l’absence de certains mots dans une langue ou du niveau d’éducation des requérants, les interprètes « passent leur temps à expliquer les concepts » (comme celui d’hymne national), explique M. Ba.

Les interprètes ignorent la décision de l’officier. « Pour continuer à vivre », confie Jean Hascout, il faut vite s’affranchir. Dès la fin de l’audition, lui fume une cigarette « pour éviter de croiser le requérant dans les transports en commun ». Mais il lui est déjà arrivé de retrouver une demandeuse d’asile sur le quai du métro. « Qui suis-je alors : le moulin à paroles sans sentiment ou le citoyen ? Bien sûr, elle m’a demandé mon ressenti. Mais dans nos langues, on sait tous dire : Je ne suis qu’un pauvre interprète. »

Se souviendra-t-il d’Ahmet ? « Après l’entretien, j’ai dû vaquer à des préoccupations personnelles immédiates », répond Jean Hascout, comme soulagé. Le lendemain, il sera de retour à l’Ofpra, entre l’officier de protection et le futur visage qu’il s’efforcera d’oublier. C’est ce qu’il appelle son « pacte avec le diable ».

© Clara Wright in Le Monde

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© Stéphan – ( i ) LSF

C’est la rentrée des classes, même pour les interprètes en langue des signes

Enseigner c’est transmettre. Cela ne peut se faire que grâce à une langue commune qui permet les interactions entre le professeur et l’élève. Ce postulat de départ souligne la nécessaire présence d’interprètes F-LSF durant les parcours scolaires des jeunes sourds, pour que chacun puisse s’exprimer dans la langue de son choix (français oral ou écrit, langue des signes française – LSF) et être compris de l’autre.

Il convient cependant de relativiser cette première assertion. En effet, il n’est pas certain qu’il faille, dès l’école maternelle ou primaire, mettre des interprètes F-LSF dans une classe. De nombreuses études en sciences de l’éducation montrent que la langue des signes, si elle est donnée à voir et si elle est enseignée dès le plus jeune âge, ne va réellement s’acquérir, se construire et être correctement structurée que vers l’âge de dix ou douze ans. À condition, bien sur qu’on mette l’enfant, dès ses premières années, dans une situation adéquate, c’est à dire avec ses pairs (des référents sourds par exemple) qui ont une excellente maîtrise de la langue des signes, et qui assurent un enseignement direct dans la classe. C’est pourquoi il est sans doute préférable que la priorité soit donnée, dans ces premières années de scolarisation, à la présence d’enseignants sourds ou entendants – mais très bons signeurs – et formés à la pédagogie adaptée aux enfants sourds ou malentendants.

En revanche, la présence d’interprètes en langue des signes en secondaire et à l’université se justifie même s’il serait préférable qu’il y ait aussi des cours en direct avec des professeurs signeurs car c’est moins fatiguant à réceptionner et cela permettrait un échange plus naturel, plus réel.
Malheureusement ces professeurs sont rares dans le supérieur car l’Education Nationale dans son organisation ne permet que difficilement aux sourds de suivre une scolarité « normale » et d’obtenir des diplômes permettant l’enseignement, d’où le manque de professeurs sourds… Bref c’est le chat qui se mord la queue.

L’interprète en milieu scolaire ne traduit pas que des cours. Il traduira aussi des réunions pédagogiques, des conseils de classe (si des élèves sourds sont, par exemple, élus délégué de classe). Il peut être amené à traduire des entretiens si le jeune a besoin de rencontrer l’infirmière ou le CPE. Moins amusant il peut être sollicité pour traduire un conseil de discipline ou un entretien avec des parents sourds convoqués suite aux comportements répréhensibles de leur fils… Il peut aussi être présent lors des examens pour traduire les consignes et éventuellement certaines questions ou problème de compréhension du vocabulaire.
Bref ses taches sont multiples, mais il interviendra cependant principalement en classe à côté du professeur

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Voici à présent quelques éléments d’information pour travailler en bonne harmonie avec un interprète F-LSF  durant un cours.

Une remarque pour commencer : avant d’être « un interprète en milieu scolaire », l’interprète est d’abord un interprète diplômé. Comme tous ses collègues il est soumis au code déontologique de l’AFILS avec ses fameuses trois règles à savoir : secret professionnel, fidélité au message, neutralité.

Où se place l’interprète ? 

Dans la salle de classe, il est généralement près de l’enseignant, bien visible des élèves sourds. Tandis que le professeur parle ou bien qu’un élève répond à une question, l’interprète les traduit en langue des signes française. Inversement lorsqu’un étudiant sourd s’exprime dans sa langue, la LSF, l’interprète traduit ses propos en français oral compréhensible par le reste de la classe. Il ne s’assoit pas à côté des élèves sourds (comme le ferait un AVS par exemple) pour les aider à suivre le cours, à faire un exercice, à prendre des notes…
Présent dans la classe il permet à ces deux communautés linguistiques de se parler, de communiquer, de se comprendre.

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Que traduit-il exactement ?

La réponse est simple : tout.
J’ajouterai, néanmoins, « dans la mesure du possible » car certaines classes sont plus bruyantes ou plus volubiles que d’autres, et s’il y a sept ou huit jeunes collégiens qui parlent en même temps, la tâche devient ardue (nous n’avons que deux mains ! ). Généralement l’interprète va une première fois interrompre et expliquer gentiment : « s’il vous plaît, je ne peux pas traduire tout le monde ! » Puis le brouhaha recommençant, à la fin peut-être qu’il lâchera prise et traduira celui qui parle le plus fort, celui qui prend la parole le premier, celui que le professeur pointe du doigt…

Néanmoins son rôle reste de traduire en langue des signes tout ce que les personnes présentes entendent dans la salle. Le cours, bien sur, mais également l’élève qui s’énerve contre sa mauvaise note, le professeur qui hurle contre un élève qui joue avec son téléphone portable, les deux jeunes filles au premier rang qui se moquent trop fort du garçon assis à côté.
Quelques bruits extérieurs également, la sonnerie de la fin des cours par exemple.
Tout ce qui se dit, tout ce qui est audible dans la salle est traduit afin que les élèves sourds participent pleinement non seulement à l’enseignement mais aussi à l’ambiance du cours, ses moments de rigolade, ses instants de fortes tensions…
Parallèlement tous les signes que feront les élèves sourds seront traduits. Une question au professeur, une réponse (bonne ou erronée), une remarque désobligeante sur la qualité de la nourriture à la cantine…
Par contre, il n’explique pas, il ne reformule pas le discours du professeur, il ne précise pas un point de détail, il ne corrige pas une réponse ; simplement il traduit ce qui est dit ou signé dans l’enceinte de la salle ou de l’amphi.

Grâce à sa présence chacun est égal dans la réception des informations.
Dans l’enseignement supérieur, quand les cours deviennent denses, qu’ils se complexifient, les interprètes travaillent en binôme, se relayant toutes les 15 minutes environ. Tandis que l’un traduit, l’autre se repose mais « activement » en restant vigilant aux propos échangés afin de « souffler » à son collègue si celui-ci butte sur une phrase, ne comprend pas un concept ou n’entend pas le nom du Général de l’armée allemande prononcé au fond de la classe.

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Quelle place pour l’enseignant ? 

Pour un enseignant, travailler avec un interprète à ses côtés peut-être au départ déstabilisant.

Il faut d’abord s’habituer à avoir une personne à un mètre de soi qui « agite » ses mains.
Ensuite le professeur doit comprendre que l’interprète n’est pas là pour se substituer à lui. L’interprète ne le corrigera pas même s’il dit une ânerie, il n’interviendra pas pour aider les élèves sourds à comprendre le cours, à répondre à une question en leur donnant des indices, il ne dira pas non plus quel est l’élève qui a lancé la boulette de papier même s’il l’a vu contrairement à l’instituteur…

L’interprète n’est pas un pédagogue, il n’est pas expert de la discipline qu’il traduit,  il ne peut pas et il n’est pas là pour « aider » le prof à adapter sa pédagogie. Mais grâce à sa connaissance des deux mondes, celui des sourd et celui des entendants, il peut donner à l’enseignant quelques judicieux conseils qui sont liés à ce qu’on pourrait appeler les spécificités de culture sourde et la nécessaire « adaptation culturelle ». Ensuite, libre à ce dernier de les suivre ou pas.

Si l’interprète peut donc aider l’enseignant à mieux comprendre le monde des sourds pour parfois adapter son enseignement, l’enseignant peut aussi aider l’interprète dans son travail de traduction :

– en lui fournissant des éléments de son cours en avance (power-point, plan du cours, vocabulaires techniques…) ;
– en utilisant régulièrement le tableau pour noter les chiffres compliqués, les noms propres, les dates… ;
– en l’informant qu’une vidéo sera diffusée (et en la lui projetant avant le début du cours) et/ou en choisissant si possible un film sous-titrés en français ;
– en s’assurant que la classe est bien éclairée, que l’interprète n’est pas placé à contre-jour, qu’éventuellement il bénéficie d’un siège ;
– en pensant à aménager des pauses dans son enseignement pour que l’interprète puisse baisser les bras.

Quand des élèves sourds sont en inclusion dans une classe d’élèves entendants, il existe souvent un fossé entre eux par manque de communication, d’échanges. Grâce à une meilleure coordination entre le corps professoral et le corps des interprètes on peut croire qu’il sera en partie comblé en respectant non seulement l’identité de chacun (élèves et professeurs) mais aussi leur autonomie.
On doit aussi espérer qu’ainsi un plus grand nombre d’étudiants sourds réussiront les concours du CAPES, du CAPEJS voire de l’agrégation et que demain, les interprètes en langue des signes traduiront régulièrement des professeurs sourds enseignant en langue des signes vers des étudiants entendants ayant besoin d’une traduction en français oral.

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© Stéphan – ( i ) LSF

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D’autres article sur ce blog ont évoqué ce sujet :
L’interprétation en milieu scolaire
L’interprète et le professeur 

Un interprète en langue des signes peut-il faire mourir de rire ?

Derrière cette question triviale qui pourrait prêter à sourire se cache en réalité une interrogation sérieuse qui ne cesse de tourmenter les interprètes/traducteurs, dont ceux vers les langues des signes, à savoir comment traduire des histoires drôles ?

En effet, contrairement à ce qu’on pourrait croire, le comble de l’horreur n’est pas quand l’interlocuteur que nous traduisons annonce soudainement : « voici à présent mon power-point sur la lévitation quantique de nanoparticules vue par des neutrons ultrafroids, que je n’ai malheureusement pas eu le temps de remettre à l’interprète avant cette conférence afin qu’il puisse se préparer. » A cette instant, nous éprouvons juste un léger frisson qui nous parcourt la colonne vertébrale.

Non ce qui effraie le plus un interprète c’est d’entendre cette affirmation : « je vais vous raconter une histoire drôle » (ou variante « voici une devinette qui devrait vous faire rire »).

D’où cette question légitime : pourquoi est-il si compliqué de traduire une histoire drôle ?

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La première explication, la plus évidente est que ces histoires drôles font souvent appel à des jeux de mots qui ne fonctionnent, ne sont amusants que dans une seule langue avec une difficulté particulière pour les interprètes en langue des signes qui partent d’une langue vocale pour traduire vers une langue visuelle.
Imaginez de devoir traduire en LSF (sans préparation) cette blague :
« On m’a demandé de cueillir les cerises avec la queue ! Je comprends pas pourquoi car c’est déjà super dur avec les mains ! »
ou cette devinette :
« Que dit un russe au tribunal ? Je ne parlerai qu’en présence de ma vodka ! »

Autre exemple, qui s’est déroulé il y a quelques semaines lors des conférences de ParisWeb sur le thème de l’Internet, du numérique et de l’accessibilité (logiquement traduites en LSF).
Les participants adorent truffer leurs présentations de blagues « potaches », de jeux de mots incompréhensibles comme le signalait un post sur Twitter (via @notabene )

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Non seulement il faut comprendre ce calembour mais ensuite il faut le traduire !

Deuxième explication, ces blagues impliquent d’avoir des références culturelles communes. Ainsi, une histoire drôle racontée en langue des signes n’aura aucun effet comique traduite en français oral car les « images », l’aspect visuel de la langue mais aussi les références sous-jacentes n’apparaîtront pas, l’interprète n’ayant pas le temps de donner des éléments de contexte, de s’adapter culturellement.
Un exemple avec ce dessin représentant une histoire drôle que les sourds adorent raconter en LSF :

OreillePour que cette histoire commence à être compréhensible par une personne entendante n’ayant aucune connaissance de la culture sourde et de la problématique liée à l’appareillage versus langue des signes il faudrait au moins lui fournir l’équivalent de ce texte : « Sourds et entendants un handicap partagé ».
Ou encore comment faire rire une salle quand on doit traduire vers une langue orale cette histoire qui se raconte en langue des signes (et qui a beaucoup de succès dans la communauté sourde) :
« On élit Miss France sourde. Il y a 4 finalistes. Mais surprise à l’issue du concours c’est la moins belle qui est élue. Pourquoi ? 
Réponse : obligés de se couvrir le bas du corps pour masquer leur érection, les juges sont dans l’incapacité de voter pour la plus belle. » Hum !

Enfin, plus simplement, le sens de l’humour dans telle ou telle population ou communauté linguistique est différent, les histoires belges des Français n’amusent personne sauf eux-mêmes, l’Anglais développe son fameux « English humour » que peu d’entre nous comprennent, tout le monde s’interroge sur l’intérêt des blagues allemandes…

Voilà pourquoi bien souvent les interprètes sont démunis pour faire passer l’humour, la drôlerie de la situation sensée plier la salle en deux. Le pire étant quand une partie des spectateurs comprenant la langue de départ hurlent de rire tandis que ceux qui suivent l’interprète restent de marbre. Avec, cerise sur le gâteau pour l’interprète en langue des signes d’être placé sur la scène à coté du locuteur et donc d’être visible par tous.

Aussi en traduisant la phrase « je vais vous raconter une histoire drôle » l’interprète sait déjà qu’il ne tiendra pas cette promesse (le rendu de l’histoire qu’il va traduire ne fera rire personne) tandis que la salle se réjouit déjà à l’idée de rigoler.

Bilan : l’interprète n’a pas respecté le contrat moral que qu’il avait conclu avec les deux parties, il perd alors en un instant toute sa crédibilité :

  • vis à vis de l’intervenant très déçu que personne ne rigole à cette histoire qui pourtant à tant fait rire l’oncle Albert au repas de Noël ;
  • vis à vis de ses spectateurs (ou de son auditoire) qui cherchent encore à comprendre ce qu’il a bien pu vouloir essayer de traduire aussi maladroitement.

Alors que faire, quelle attitude adopter pour limiter les dégâts ?
D’abord ne pas rigoler en entendant (et comprenant) la blague car si ensuite elle n’est pas traduite vers la langue cible tous les participants seront extrêmement jaloux, ils auront l’impression de s’être fait larguer avant la fin de la fête, d’avoir été invités à un cocktail sans avoir pu atteindre le buffet.

Autre piste de réflexion, revenir aux fondamentaux de notre profession : nous ne traduisons pas des mots mais du sens et de « l’intention ». Aussi quand nous entendons cette phrase fatidique « ça me rappelle une histoire drôle » nous devons nous demander pourquoi ce directeur général a-t-il décidé de nous expliquer : « en Allemagne quand tu manges un Kinder tu vas en prison pour cannibalisme ! » (en plus vous devez jongler avec la langue allemande) ou pour quels motifs demande-t-il à son auditoire : « vous savez pourquoi les anges sont sourds ? Parce que Jésus Christ ! » (double bide assuré pour l’interprète devant un public de sourds).

Première réponse qui vient à l’esprit : « pour faire rire la salle. »
D’où la question qui en découle : « pourquoi veut-il faire rire la salle ? » (c’est rarement pour mettre en avant ses talents de comédien).

Plusieurs hypothèses s’offrent à nous :

  • pour briser la glace dans les premières minutes de la réunion (c’est très anglo-saxon comme façon d’agir) ;
  • pour établir un lien, une complicité culturelle entre l’orateur et les participants ;
  • pour démystifier, désacraliser un sujet sensible et mettre tout le monde à l’aise et ne rebuter personne. Un médecin pourrait ainsi débuter son discours sur les déremboursements de la Sécurité Sociale par un drolissime « Toubib or not toubib là est la question » ;
  • pour montrer l’absurdité d’une situation.

Bref, pour unifier un groupe, pour resserrer les liens, lui faire comprendre qu’ils ont les mêmes références (qu’ils se ressemblent). C’est sans doute là que se situe l’enjeu majeur pour l’interprète qui doit bâtir en quelques millièmes de secondes un pont entre ces deux cultures qui ne se connaissent pas.

Comment ?

Certains pourraient décider de s’entrainer chaque soir à traduire une blague Carambar :
« Quelles est la femelle du hamster ? Hamster-dame (Amsterdam) »
« Quel est le sport préféré des insectes ? Le cricket »
« Pourquoi les pêcheurs sont-ils maigres ? Car ils surveillent leur ligne ».

Mais outre que vous mettrez en danger votre hygiène bucco-dentaire, vous risquez d’altérer votre santé mentale sans un résultat probant.

Comme autre option on peut s’inspirer de comédiens pratiquant des one-man-show et qui connaissent parfois la désillusion de voir leur sketch n’amuser personne et qui, pour rattraper leur boulette font une blague sur la situation elle-même : « comment ça vous ne rigolez pas ? A Ploucland où j’étais hier, ils ont compris et ils ont tous rigolé. Pourtant à Ploucland, ce sont pas des flèches, ils sont un peu limités. »

Pour l’interprète, cela reviendrait à expliquer que l’interlocuteur a fait une blague hilarante sur la pêche à la morue en Atlantique Nord tout en mimant (ou imitant) le poisson qui se fait attraper. Cela fera sans doute rire les spectateurs, cela brisera la glace ce qui était le but initial. On reste ainsi fidèle à l’intention du locuteur même si la chute n’est pas comprise. Idem si vous subissez la version de la blague de la mouche qui pète (faites la mouche qui pète, succès garanti).

Si le but est d’établir un lien culturel, de démystifier un sujet, de rassurer l’auditoire, de réduire les tensions, l’orateur utilisera généralement une anecdote amusante, un point de vue original avec une conclusion surprenante. Dans ce cas il suffira peut-être d’expliquer l’histoire en quelques mots comme « l’orateur vient de comparer la politique de François Hollande au déluge qui a frappé Noé dans les temps bibliques et selon lui le seul résultat sera de relancer l’industrie du parapluie » ou « la directrice a expliqué que malgré ses dents qui rayaient le parquet elle n’envisageait pas de castrer les hommes de son service qui ne rempliraient pas les objectifs annuels » sans chercher exagérément à provoquer une (improbable) crise de rire.
Certes ce n’est pas parfait comme solution mais au moins le sens est traduit en conservant l’intention de l’orateur même si la forme en pâti un peu. Et chacun aura compris en rigolant (grâce à l’interprète) qu’il devra faire attention à son entre-jambes.

Quant à ses collègues interprètes assis au fond de la salle et attendant leur relais ils essuieront sans doute une goutte de sueur sur leur front en se réjouissant dans toutes les langues du monde de ne pas avoir été sur scène à ce moment.

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