Catégorie : Information

Attentats de Paris : l’info inaccessible

En France, environ 300000 personnes sourdes ou malentendantes ont comme langue maternelle (ou première) la langue des signes française (LSF). Cela correspond au nombre d’habitants de la ville de Toulouse (4ème ville française par sa taille), du département des Vosges ou encore de l’ensemble de la population de la région Corse.
Pour ces personnes, accéder au français oral est impossible. Il n’entendent pas (il est parfois bon de la rappeler) ils ne lisent pas forcément sur les lèvres, surtout quand l’orateur est à la télévision. Par ailleurs, imaginer qu’ils pourraient suivre des reportages télévisés uniquement en lisant des sous-titres qui défilent rapidement est illusoire. D’autant que ces sous-titres (quand il y en a) sont rédigés en direct et comportent de nombreuses fautes d’orthographe, de phrases non terminées, subissent un décalage de plus de 10 secondes avec les images…

Pour cette communauté de « sourds-signeurs », qui s’exprime, qui communique dans une autre langue, la langue des signes française (LSF), une fois encore, les dramatiques événements du 13 novembre, les témoignages des rescapés, les discours politiques, les analyses des experts, les commentaires des journalistes, les mises en garde… tout leur fut inaccessible donc difficilement compréhensible car l’info elle-même n’était pas traduite en LSF.

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J’écris une fois encore, car déjà en janvier 2015, aucune chaîne de télévision n’avait pris la peine de faire traduire en LSF leurs éditions spéciales ou leur JT de 20h.
Une fois encore, car comme en janvier 2015 mais aussi comme depuis des années, aucune communication importante du Président de la république n’est traduite en direct (sauf les voeux du 31 décembre). Aucune de ses déclarations la nuit des attentats et les jours suivants ne fut accessible.
Pareil pour celles du 1er ministre, du ministre de l’intérieur, de la justice ou du Procureur de la république dont les conférences de presse furent retransmises en direct sur les chaines d’info en continu. Il faudra attendre le discours de François Hollande au Congrès pour qu’enfin dans un ridicule médaillon en bas à droite des interprètes apparaissent (mais à mon avis illisibles car trop petits).
C’est pourquoi, une fois encore, il nous faut rappeler que pour cette communauté, seule la présence d’interprètes F-LSF leur permet d’avoir un accès in vivo à l’information télévisée, d’être ainsi des citoyens autonomes dans une société un peu plus égalitaire.
C’est un droit, pourtant, comme le déclare la Convention des Nations-Unies relative aux droits des personnes handicapées qui stipule dans son article 21 : Les personnes handicapées ont le droit à la « liberté d’expression et d’opinion et d’accès à l’information » notamment en « reconnaissant et favorisant l’utilisation des langues des signes ».

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Pour ces sourds français, s’informer est un combat permanent. S’ils ne font pas preuve d’acharnement, ils passent immanquablement à côté de l’information. Nous, entendants, sommes inondés par un flot continu d’infos sonores provenant de médias multiples (radio, télévision, Internet, téléphonie) qui nous permettent plus facilement et plus rapidement de se construire une opinion, tandis que nos concitoyens sourds sont largement sous-informés et en constant décalage par rapport au reste de la société du fait de l’inaccessibilité de certains supports comme la télévision.
Imaginer-vous quelle peut-être l’angoisse de ces adultes, de ces enfants qui voient ces images de terreur, qui lisent les mots : guerre, état d’urgence, victimes, représailles, attentats… sans en comprendre le sens exact, sans avoir accès au contexte, aux explications ?

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Aux Etats-Unis les interventions des responsables politiques, des maires au Président sont traduites en ASL. Pareil en Australie. En Suède les interprètes à la télévision traduisent les chansons de l’Eurovision. En Belgique le journal télévisé de 18h est interprété chaque soir. Piètre consolation pour les sourds français qui peuvent éventuellement se connecter via internet sur cette chaîne pour glaner quelques informations compréhensibles (même si la langue des signes française et belge diffèrent légèrement).

En France rien. Peu ou pas de voix s’élèvent pour dénoncer cette situation. A-t-on entendu Ségolène Neuville, Secrétaire d’État en charge des personnes handicapées protester ? Sa collègue Fleur Pellerin Ministre de la Culture et de la Communication s’en est-elle émue ? Le CSA s’est-il insurgé de cette situation auprès des directeurs des chaînes de télévision ? Quid du Comité Interministériel du Handicap (CIH) ou du Conseil national consultatif des personnes handicapées (CNCPH) ? Un silence assourdissant.

Heureusement, face à l’incurie des médias et des pouvoirs publics, des mains se dressent, des personnes, des associations, des initiatives privées apparaissent ici ou là pour rendre enfin accessible cette info, pour suppléer aux manquements de notre État.

C’est le service d’interprètes Tandem, qui, à l’initiative d’Aditevent, a traduit et mis en ligne la première déclaration de François Hollande.

C’est Noémie Churlet ou Claire Garguier, qui postent sur Facebook des vidéos en LSF pour tenter d’expliquer la situation.

C’est enfin et surtout les journalistes Laurène Loctin et Pauline Stroesser qui ont créé la page « Fusillade à Paris en direct LSF« .

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Depuis lundi 16 novembre, des journalistes, des interprètes F-LSF, des monteurs, etc, tous bénévoles, travaillent pour « transmettre l’actualité en langue des signes ». Une vingtaine de vidéos a déjà été publiée : les allocutions du président de la République sont traduites, les analyses faites dans les médias nationaux sont décryptées et délivrées directement en langue des signes. Une véritable rédaction s’est mise en place.

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Dans la vidéo ci-dessous, les deux initiatrices du projet expliquent que « suite aux événements tragiques de ce vendredi 13 novembre à Paris, face à l’absence de médias accessibles en langue des signes, nous avons pris le défi de créer cette page Facebook. »

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Enfin , c’est aussi à nous, entendants, non pas de parler à la place de ces citoyens sourds ou malentendants, mais de porter leur parole, leurs revendications vers les pouvoirs publics, vers les institutions (comme le CSA), vers le gouvernement, vers les responsables des chaînes de télévision pour qu’enfin ils soient entendus et qu’ils aient accès à cette information qu’aujourd’hui la France leur refuse.

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Mise à jour (22/11/2015)

Depuis la date de publication de cet article, d’autres voix se sont élevées.

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  • Marianne Dubois et Elisabeth Pochon, députées, ont adressé un courrier au Président du CSA :

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© Stéphan – ( i ) LSF

 

« Je bouge les mains mais ça n’a aucun sens » avoue un interprète en langue des signes

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Ce sont des révélations qui risquent d’ébranler le petit monde de l’interprétation en langue des signes. En effet, un célèbre interprète F/LSF, Lucas Billaud, diplômé en 1989, a décidé de se confier au magazine « Double-Face, le mensuel des Interfaces » dans le numéro d’Avril 2015 que j’ai pu consulter en avant-première.

Il y raconte avoir pris lui même la décision de parler, expliquant que sa conscience l’obligeait, après plus de 20 années de mensonges, à un témoignage « nécessaire mais douloureux »  sur son métier, qu’il qualifie lui-même « d’incroyable escroquerie qui ferait passer Madoff pour Mère Teresa ». 

« J’ai bientôt 50 ans. Cela fait déjà plus de 20 ans que je suis complice de cette mascarade généralisée. Aujourd’hui je ne peux plus rester muet comme une carpe, je veux briser l’omerta car je sais qu’un jour le public sourd et/ou entendant réalisera qu’on bouge les mains sans savoir ce qu’on fait » explique-t-il.

« Tout cela n’a aucun sens, les gens pense qu’on est bon, qu’on traduit mais en réalité nous en sommes incapables. Je le dis haut et fort, aucun interprète en langue des signes ne traduit réellement. Nous bougeons nos mains, nos bras, notre corps, nous faisons des grimaces, mais on invente au fur et à mesure, cela n’a aucun sens.
Et les sourds ou les entendants qui connaissent la LSF n’osent pas dire qu’ils ne nous comprennent pas (car bien sur personne ne comprend rien à ce que nous signons) ils ont trop peur qu’on les prenne pour des idiots. Tout le monde se fait berner.

Une fois le pot aux roses a failli être découvert et un scandale éclater. C’était pendant les obsèques de Mandela retransmises mondialement par la télévision. Quelques personnes se sont posées des questions sur l’interprète à coté d’Obama, ils ont pensé qu’il y avait anguille sous roche. Mais rapidement notre association professionnel des interprètes en langue des signes, qui travaille dans l’ombre telle une Mafia, l’a fait passer pour un imposteur, un schizophrène (ce qu’il n’était pas bien sur) et, après l’avoir engueulé comme du poisson pourri pour sa bévue, l’a fait interner en hôpital psychiatrique. On a sacrifié un des nôtres pour sauver notre profession, pour étouffer le scandale de notre incompétence qui aurait pu nous faire disparaitre. On est des requins ». 

Et Lucas Billaud d’ajouter : « Quand j’ai commencé mes études pour devenir interprète en langue des signes dans une université parisienne, je pensais qu’il s’agissait d’un vrai métier, que l’interprète traduisait réellement les échanges entre des sourds et des entendants, j’était bien naïf. En réalité on est juste là à bouger comme des cons, à faire des gestes qui n’ont pas de sens, à faire des yeux de merlan-frit comme si on avait des TOC… Quand j’y repense… J’agite les bras en toute impunité depuis tant d’années », admet-il. « Et ça marche ! Pire, on me paye pour ça ! Réfléchissez une minute : comment pourrait-on dire avec des gestes la même chose qu’avec la voix ? C’est impossible ! »

Mon futur ex-collègue revient ensuite sur ses jeunes années : « À la fac, juste après mon admission, on m’a emmené dans une pièce et 5 membres du Conseil d’administration de l’association des interprètes m’ont expliqué que notre métier relevait de l’emploi fictif mais que cela permettait de créer du travail, que ça donnait bonne conscience à ceux qui nous embauchaient et qui pensaient lutter ainsi contre les discriminations liées à la surdité. Surtout cela permettait à un petit groupe de privilégiés de vivre grassement en toute impunité ; on se sentait important, indispensable même, en faisant 3 signes qu’il suffisait d’inventer et qui ne voulaient rien dire. »

Comme il l’admet, malgré cette désillusion, Lucas Billaud, petit à petit se laissera entraîner dans ce mensonge devenu institution au fil des siècles, depuis l’époque de l’Abbé de l’Epée en 1760 qui fut le 1er à imaginer cette mystification.
Pourquoi ? Par faiblesse selon lui : « Je n’avais pas de solution de repli et, peut-être pour me convaincre moi-même, je me suis rappelé que c’était d’abord la gestuelle qui m’avait plu chez les interprètes en langues des signes, que le reste était accessoire dans le fond », raconte l’homme, désenchanté.

A la fin de l’entretien, il explique vouloir changer de métier, quitter ce monde hypocrite du silence pour aller vers le bruit, le son, la musique : « J’aimerais devenir chef d’orchestre pour diriger tous ces instruments de musique. Je cherche un poste avec des mouvements de bras vraiment utiles. Alors chef d’orchestre, oui je sens que c’est pour moi, je m’y sentirais comme un poisson dans l’eau. »

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© Stéphan – ( i ) LSF

France 2 : le journal de 20h interprété en LSF

A l’occasion de la 18e édition de la Semaine pour l’emploi des personnes handicapées du 17 au 23 novembre 2014, France Télévisions propose, pour la première fois, les journaux télévisés de 20h de France 2 interprétés en direct en langue des signes française (LSF) et en sous-titrage synchronisés.

Il faut se réjouir de cette avancée même si elle demeure timide. Enfin, la France, après de nombreux pays comme nos voisins belges (le JT de 19h30) ou suisses (le JT de 19h) se décide à pleinement reconnaître aux sourds le droit à l’information en la rendant accessible (pendant une semaine) à une heure de grande écoute sur une chaîne publique grâce à la présence d’interprètes en langue des signes française.
Il est cependant dommage que France 2 ne soit pas allé au bout de sa démarche et n’ait pas osé placer les interprètes F/LSF sur le plateau à coté de David Pujadas et permettre ainsi qu’ils soient visibles par tous depuis un poste de télévision traditionnel sur le canal hertzien ou la TNT.
En effet, pour les voir, il faudra utiliser son ordinateur car le service ne sera accessible que via internet sur le site Francetv Pluzz : http://pluzz.francetv.fr/france2-langue-des-signes

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Pourtant cette demande pour une présence régulière d’interprètes F/LSF durant un journal télévisé du soir ne date pas d’hier et les promesses (non tenues) ou les belles déclarations sont nombreuses.

Par exemple, à la fin des années 90, le Ministre délégué aux personnes handicapées, Philippe Bas affirmait :
« L’accès à la télévision est la condition même de la participation à la vie sociale. Informer, divertir, offrir à chacun les clés pour trouver sa place dans la société, pour devenir citoyen et s’ouvrir à la culture de son pays, telles sont les missions de la télévision. »
Plus récemment, en Janvier 2014 Marie-Arlette Carlotti, alors Ministre déléguée aux personnes handicapées et à la lutte contre l’exclusion, déclarait :
« La reconnaissance de la Langue des Signes Française, prévue par la loi, trouve toute sa place dans le secteur culturel. Nous devons aussi généraliser l’usage de la Langue des Signes Française à la télévision. Sous l’impulsion du CSA, les chaînes privées, et en particulier les chaînes d’information continue, ont fait de gros efforts en la matière. Désormais, il nous faut aller plus loin, en particulier sur les chaînes publiques pour que les téléspectateurs signants puissent suivre un journal télévisé du soir. Nous ne devons plus, en 2014, considérer la Langue des Signes comme une contrainte éditoriale. D’autres pays ne font plus la fine bouche devant cette accessibilité citoyenne. Soyons fiers de notre Langue des Signes Française et montrons là ! »

Or, permettre une information de qualité accessible à tous quelque soit leur niveau de vie, leur handicap, leur localisation géographique… doit être une exigence dans pays démocratique soucieux de ses concitoyens.

Il ne faut pas oublier qu’en ce domaine, la situation vécue par les sourds est bien différente de celle des entendants et, s’ils ne font pas preuve d’un certain acharnement, ils passent immanquablement à côté de l’information. En effet, nous, entendants, sommes inondés par un flot continu d’informations orales / sonores provenant de médias multiples (radio, télévision, Internet, téléphonie) qui nous permettent plus facilement et plus rapidement de nous construire une opinion, tandis que les sourds ont bien conscience d’être largement sous-informés et en constant décalage (donc exclus) par rapport au reste de la société du fait de l’inaccessibilité de certains supports comme la télévision.
Certes, aujourd’hui internet offre une information écrite à tout moment de la journée mais encore faut-il avoir accès à ce moyen de communication. De plus il y a souvent des problèmes de compréhension liés au vocabulaire propre aux informations qu’elles soient nationales ou internationales. Il est parfois difficile pour une personne sourde d’en saisir tous les mots, les subtilités et autres implicites, donc d’avoir accès au sens réel.

L’information délivrée par un journaliste, qu’elle soit écrite ou télévisée, se base sur des idées, des concepts et fait référence à des notions, des événements ou à des personnalités qui peuvent être inconnus d’une majorité de sourds et seule la présence d’interprètes F/LSF permettra à la communauté des sourds signeurs d’avoir un accès en direct à cette information télévisée, d’être ainsi des citoyens autonomes dans une société un peu plus égalitaire.

C’est Arlette Morel, ancienne Présidente de la Fédération Nationale des Sourds de France et initiatrice du premier service d’interprétation Français/LSF à Paris qui a, la première, exprimé les enjeux liés à cette nécessaire interprétation des JT : « l’interprétation en langue des signes permet aux sourds d’avoir accès in vivo à l’information. Autrefois, il y a une vingtaine d’années, en matière de politique, les sourds étaient influencés par leur entourage immédiat, souvent ils votaient comme leurs parents. Si on leur en donne les moyens, les sourds peuvent être des citoyens responsables et autonomes. Il faut que les sourds aient accès à la culture, à la formation et à l’information. »

C’est pourquoi il faut encourager cette démarche, même imparfaite, de France 2 et espérer qu’elle n’est qu’une première étape.
Car il est certain que l’interprétation en langue des signes du journal télévisé est l’une des clés pour que chaque sourd puisse librement se considérer comme un citoyen à part entière.

© Stéphan – ( i ) LSF