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Quelques remarques sur le secret professionnel des interprètes

Dans la torpeur de l’été, le sommet américano-russe qui s’est déroulé à la mi-juillet à Helsinki, a été à l’origine d’un débat inattendu sur le secret professionnel des interprètes. En réaction aux propos que le Président américain aurait – ou n’aurait pas – tenus au cours de ce sommet, certains membres démocrates du Congrès ont demandé l’audition de l’interprète du Ministère américain des affaires étrangères (State Department) afin que celle-ci rapporte la teneur exacte des entretiens.

Rappel des faits : dans la capitale finlandaise, les deux présidents Trump et Poutine se sont entretenus pendant deux heures. Seuls deux interprètes étaient présents à leurs côtés et les démocrates estiment que la femme qui a traduit les propos de M. Poutine pour M. Trump –et a vraisemblablement pris des notes– pourrait détenir des informations cruciales sur ce qui s’est dit entre eux. « Nous voulons que l’interprète vienne devant la commission. Nous voulons voir les notes », a dit à MSNBC le sénateur démocrate Bob Menendez, membre de la commission des affaires étrangères.

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Face à cette demande, on est tenté – à juste titre – d’opposer les articles des différents codes éthiques et déontologiques qui encadrent la profession d’interprète-traducteur un peu partout dans le monde et qui traitent du secret professionnel.

Deux exemples :
– l’article 2, al. 1, du Code d’éthique professionnelle de l’Association Internationale des Interprètes de Conférence (AIIC), seule organisation représentative de la profession au niveau mondial : « Les membres de l’Association sont tenus au secret professionnel total et absolu. Celui-ci doit être observé à l’égard de quiconque et concerne tout ce qui a été appris dans l’exercice de la profession à l’occasion de réunions non publiques. »
– l’article 1 du titre premier du Code éthique de l’AFILS (association française des interprètes en langue des signes) : « L’interprète est tenu au secret professionnel total et absolu comme défini par les articles 226-13 et 226-14 du nouveau code pénal dans l’exercice de sa profession à l’occasion d’entretiens, de réunions ou de conférences non publiques. L’interprète s’interdit toute exploitation personnelle d’une quelconque information confidentielle.
Le partage du secret ne peut se faire qu’entre interprètes intervenant sur une même affaire, dans l’intérêt du déroulement de la traduction ou de l’interprétation. Les personnes concernées en sont informées lorsque rien ne l’empêche. »

On l’a déjà écrit ici, le but premier du secret professionnel est de protéger le « propriétaire » du secret. Lors d’une consultation médicale, le patient, dans le cas des interprètes ce sont les personnes interprétées, qu’il s’agisse de chefs d’Etat, de diplomates, d’agriculteurs, de designers, de journalistes, de consultants en informatique etc, ou de toute autre catégorie de personnes et professions.

Bien sur, ce secret pourra être levé si l’interprète est, dans l’exercice de son métier, témoin d’un projet de crime ou d’un délit qui, s’il se taisait pourrait être assimilé à une non-dénonciation voire une complicité.
Cependant dans le cas présent, malgré tout le mal qu’on peut penser des politiques nationales et internationales des présidents Trump et Poutine, l’interprète ne se trouve pas dans cette situation et il est inimaginable qu’elle raconte à des journalistes ou des politiques la scène à laquelle elle a participé.

Le secret professionnel est la condition première pour qu’une discussion puisse avoir lieu entre deux parties : avoir confiance dans le professionnel qui traduit et être sur que ses propos ne seront pas divulgués à l’extérieur auprès de personnes n’ayant pas assisté à la réunion. Sans ce principe, aucune rencontre, réunion ne pourrait se dérouler librement en présence d’interprètes, chacun des participants redoutant que ces intermédiaires ne divulguent sur la place publique les propos confidentiels qui auront été échangés.

Pour les interprètes en langue des signes cette règle est d’autant plus importante que nous entrons régulièrement dans l’intimité des personnes sourdes (rendez-vous médical, dans une banque pour l’obtention d’un prêt, chez le notaire pour une succession, au commissariat pour un dépôt de plainte…). C’est d’ailleurs une différence essentielle de notre profession avec celle des interprètes en langues vocales (anglais, russe, chinois…) qui interviennent essentiellement en milieu professionnel.
Il n’est déjà pas facile d’aborder certains sujets intimes en présence d’une tierce personne (l’interprète en l’occurrence). Alors comment imaginer avoir une communication libre et franche par le truchement d’un interprète si on n’est pas sûr que ce dernier n’ira pas répéter ailleurs la conversation ?

Plus généralement, le principe du secret professionnel est consacré dans les législations de nombreux pays. A titre d’exemple, on mentionnera l’article 226-13 du Code pénal français :

 La révélation d’une information à caractère secret par une personne qui en est dépositaire soit par état ou par profession, soit en raison d’une fonction ou d’une mission temporaire, est punie d’un an d’emprisonnement et de 15 000 euros d’amende. – ou l’article 458 du Code pénal belge –  Les médecins, chirurgiens, officiers de santé, pharmaciens, sages-femmes et toutes autres personnes dépositaires, par état ou par profession, des secrets qu’on leur confie, qui, hors le cas où ils sont appelés à rendre témoignage en justice (ou devant une commission d’enquête parlementaire) et celui où la loi les oblige à faire connaître ces secrets, les auront révélés, seront punis d’un emprisonnement de huit jours à six mois et d’une amende de cent euros à cinq cents euros.

Hélas, penser que le problème du secret professionnel chez les interprètes serait facilement réglé car encadré par cet article est illusoire. En effet, certains juristes, mais aussi des collègues interprètes, considèrent que notre profession n’est pas concernée par cet article du Code pénal.
Ils soulignent que la profession d’interprète (ou de traducteur) n’est pas une profession d’Etat, qu’il n’y a pas d’Ordre qui régissent notre activité (comme chez les médecins ou les avocats). Nous ne serions légalement soumis au secret professionnel que si nous traduisions une réunion en présence d’une personne soumise légalement à ce secret (médecin avocat…).
Ou si l’interprète est « expert traducteur interprète (ETI) » ces derniers étant un officiel ministériel donc une profession réglementée et protégée qui est soumise au respect du secret professionnel.

Pour revenir à notre collègue placée quelques jours sous les feux de l’actualité on peut craindre de voir désormais se multiplier de telles demandes d’audition d’interprètes dans un monde où un secret quel qu’il soit est une source de frustration pour quiconque n’en a pas connaissance. L’imagination des politiques et des médias ne connaissent pas de limites pour y parvenir.

[Récemment, un journaliste d’un hebdomadaire m’a contacté pour avoir accès aux conversations intimes d’un couple royal : mélangeant un peu tout (peut-être) ou n’ayant pas du tout préparer son sujet (sans doute) il pensait qu’à force de fréquenter des sourds j’avais développé une compétence particulière à la lecture labiale et que je pourrais tout lui raconter. Un extrait de son mail :

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Pour ceux qui ne lisent pas Point de Vue, il s’agissait du mariage d’Harry et Meghan.]

Plus sérieusement, comme le suggère Edgar Weiser, Président de l’Association Danica Seleskovitch, le moment est sans doute venu de réfléchir aux moyens de protéger les interprètes de la même façon dont les journalistes bénéficient d’un régime de protection de leurs sources dans les pays démocratiques. On pourrait imaginer une convention internationale (dans le cadre de l’ONU par exemple) ayant pour objet de protéger les interprètes contre toute action visant à mettre en cause le secret professionnel qui constitue le fondement déontologique le plus important de cette profession.

En attendant, le meilleur conseil qu’on puisse donner est de toujours faire appel à des interprètes professionnels diplômés. Nous avons passé de nombreuses heures à étudier et comprendre les enjeux du code déontologique qui régisse notre profession et nous avons pleinement conscience que le respect des interlocuteurs passe d’abord par le respect de leur discours, qui n’appartient pas à l’interprète, celui ci-se contentant (c’est déjà beaucoup) de le transmettre dans une autre langue puis de l’oublier aussitôt afin de ne jamais le révéler.
Cet engagement moral est sans doute plus fort que toute contrainte légale.

Tout va bien !

Il y a un an, je décidais de mettre ce blog en veilleuse car je devais prendre en charge l’organisation de l’Assemblée générale et des conférences du Forum européen des interprètes en langue des signes.

C’est fait, cet événement a eu lieu à Toulouse début septembre 2017 (nous en reparlerons), je peux donc réanimer ce blog et poursuivre mes chroniques sur l’interprétation, les langues des signes et donc l’interprétation en langue des signes.

Cela tombe bien car récemment j’ai été suivi par une équipe de journalistes pour réaliser un court reportage sur mon parcours professionnel et mon choix de devenir interprète en langue des signes.

Bref, parler d’une renaissance professionnelle dans un billet qui annonce la renaissance de ce blog ca tombe bien.

Ca tombe d’autant mieux que le reportage s’intitule : « Et vous comment ca va ».
Voici le texte le présentant :

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[ET VOUS COMMENT CA VA ?]
« Qu’est-ce que je fais bien pouvoir faire de la 2ème partie de ma vie ? »
Parce qu’on a plusieurs vies dans une vie, Stéphan met à profit son licenciement pour repenser complètement sa vie et son implication dans la société. En devenant interprète en langue des signes française, il prend conscience des personnes isolées & des efforts à faire pour aller vers elles ! Stephan se sent utile et vit beaucoup moins stressé. Et vous, pensez-vous qu’un métier au service des autres est la clé du bonheur  ? »

 

 

Les interprètes en langue des signes s’invitent dans la campagne présidentielle

Ce blog étant en slow-motion jusqu’en septembre 2017, voici pour patienter un article publié sur le site de la STF (société française des traducteurs) : https://www.sft.fr/fo/public/menu/archives_news/news_fiche&newsId=2040#.WS2DicbpNE4 

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S’informer des programmes électoraux à la télé ou assister aux réunions politiques des différents candidats, c’est très bien mais comment fait-on si l’on est sourd ou malentendant ? En France, alors qu’environ 300 000 personnes sont sourdes de naissance* et que bien davantage sont malentendantes, leurs besoins sont encore trop souvent ignorés. Par exemple, la seule obligation légale définie par le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) dans le cadre de la campagne électorale est que les clips vidéos des candidats soient accessibles en audiodescription pour les aveugles, traduits en langue des signes française (LSF) et sous-titrés. En 2012, à l’exception des interventions des deux principaux candidats, rien n’avait été mis en place à l’intention des personnes sourdes ou malentendantes lors de la campagne présidentielle. Une situation que les interprètes de l’AFILS, réunis à l’occasion de leur assemblée générale en janvier dernier, ont souhaité dénoncer et surtout corriger en 2017. Les courriers envoyés aux candidats sur le sujet sont restés lettre morte. Aussi le collectif « Accès-Cible », qui rassemble sourds et interprètes, est‑il créé. Le concept est simple : faire le buzz pour attirer l’attention des candidats sur la nécessité de rendre leurs interventions publiques et leurs supports vidéos en ligne accessibles à tous, au nom du droit à l’égalité de l’information.

Plusieurs actions sont menées en parallèle : sur les réseaux sociaux et Twitter notamment, le collectif inonde les comptes des candidats de leurs commentaires et de leurs questions sur l’accessibilité des supports de communication pour les sourds. Dans les meetings, sourds et interprètes interviennent de concert sous forme de « happening », sans perturber le bon déroulement de l’évènement mais de façon suffisamment visible pour attirer l’attention. Ces méthodes particulièrement efficaces sont rapidement relayées sur Internet et dans la presse et Libération publie dès février une interview de Claire Bernardat, l’une des membres du collectif.

Sous l’effet direct de ces actions, la grande majorité des onze candidats jouent le jeu et engagent des interprètes en langue des signes pour leurs meetings, tout en recourant au sous-titrage ou à la vélotypie pour certains meetings et pour leurs vidéos publiées sur Internet. Stéphan Barrère, membre du conseil d’administration de l’AFILS et adhérent de la SFT, se réjouit des retombées : « le résultat est globalement très satisfaisant, on a pu constater une véritable prise de conscience sur cette campagne, que ce soit parmi les « grands » ou les « petits » candidats. Il reste à espérer que ces bonnes pratiques perdurent au-delà des grands rendez-vous électoraux, lors des moments importants pour notre démocratie, comme les discours du président de la République, par exemple. À cet égard, l’annonce du nouveau gouvernement a été entièrement traduite en langue des signes, ce qui est un signe positif. L’action doit également se poursuivre sur les contenus en ligne et on peut aussi imaginer que sur tous les canaux vidéos existants, l’un d’entre eux soit dédié à l’accessibilité pour les sourds et les malentendants. »

La présidentielle est passée mais les législatives auront lieu dans quelques semaines. Comment les candidats à la députation peuvent-ils poursuivre ces bonnes pratiques tout en respectant leurs contraintes budgétaires ? La mutualisation des moyens pourrait être une piste à explorer : réunir les candidats d’une même circonscription autour d’un débat, ou les représentants d’un même parti pour une présentation de leur programme, est un bon moyen de partager les frais d’accessibilité aux sourds et aux malentendants. Plusieurs solutions sont envisageables et certains candidats ont déjà pris les devants, mais une chose est sûre : le collectif est prêt à se remobiliser si nécessaire.

« Fuck you !  » traduisit l’interprète en langue des signes

L’événement se passe au parlement sud-africain.

Le Président Jacob Zuma s’est adressé aux députés. Le chef de l’opposition lui répond et l’accuse après avoir « cassé l’Afrique du Sud » de « casser le Parlement ». La réaction est vive, les insultes fusent et soudain dans ce brouhaha on entend distinctement un « fuck you » crié au chef de l’opposition, John Steenhuisen.

On remarque que l’interprète hésite quelques mili-secondes à traduire l’insulte (00:50″ sur la vidéo). On le comprend car  le signe « fuck you » est non seulement universel mais aussi visuellement facilement compréhensible par tous, sourds ou entendants, petits ou grands. Surtout il sait qu’il est retransmis en direct à la télévision.
Cependant, sans se démonter et en professionnel aguerri il se reprend et redresse fièrement son majeur.

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C’est un bel exemple pour illustrer deux règles essentielles que respectent tous les interprètes professionnels et diplômés, qu’ils travaillent avec des langues vocales ou gestuelles (selon le code déontologique de l’AFILS ou de l’AIIC) :

  • la neutralité : les interlocuteurs sont seuls responsables de leur propos. L’interprète n’intervient pas pour corriger, changer, juger expliquer ou conseiller, il traduit ce qu’il entend ou voit ;
  • la fidélité au discours :  l’interprète se doit de restituer le plus fidèlement le message en présence des parties concernées.

C’est aussi l’occasion de rappeler qu’en Afrique du Sud il y a beaucoup d’interprètes en SASL dûment qualifiés et ultra-compétents (et qu’ils ont été les premiers meurtris et scandalisés par l’épisode du « fake-interpreter » aux obsèques de Mandela).
Pour avoir travailler avec eux à Johannesburg en septembre dernier je peux en témoigner.

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Mélenchon et son « fake interpreter »

Ma vie professionnelle ne me laisse que peu de temps pour alimenter ce blog qui risque de sommeiller jusqu’en septembre 2017 et les conférences Efsli à Toulouse.

Cependant, j’essayerais de l’alimenter avec des articles de presse selon l’actualité.

Actuellement la grande affaire qui agite le monde merveilleux des interprètes en langue des signes est la campagne présidentielles avec ses nombreux ratés.

Un premier exemple avec Mélenchon qui, pour ne pas payer des professionnels compétents, a fait appel à un pseudo-interprète militant qui a traduit n’importe comment.

Cela nous est raconté par Paul Aveline de Buzzfeed :
https://www.buzzfeed.com/paulaveline/la-tres-etrange-traduction-en-langue-des-signes-des-voeux-de

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Jeudi 5 janvier, Jean-Luc Mélenchon, candidat à la présidentielle, exprimait en direct sur sa chaîne Youtube ses voeux aux Français. Pendant plus de 30 minutes, le candidat de gauche a évoqué divers sujets de politique française et internationale, le tout traduit en direct par un interprète en langue des signes, en bas à droite de l’écran.

Pour voir la vidéo : youtube.com

Problème: il est rapidement apparu que l’interprète n’était pas très précis dans sa traduction des propos de Jean-Luc Mélenchon. C’est Stéphan Barrère qui l’a fait remarquer sur Twitter dans une série de tweets assassins pour celui qui traduit les mots du candidat à l’écran, Antoine Bonnet.

Contacté par BuzzFeed News, Stéphan Barrère, interprète diplômé en langue des signes, précise son propos:

«C’est n’importe quoi et ça se voit tout de suite. La langue des signes, c’est une langue avec une grammaire. Là, il entend les mots et les traduit, mais sans aucun lien entre eux. C’est comme si vous aviez quelqu’un qui parlait français mais en inversant tous les mots dans la phrase.»

Dans quelle proportion cette traduction est-elle erronée? Nous avons demandé à Stéphan Barrère de nous retranscrire, tels qu’il les comprenait, les signes donnés à l’écran par Antoine Bonnet. Le résultat est pour le moins surprenant.

Pour chaque paragraphe, la traduction en langue des signes est placée après la retranscription des propos de Jean-Luc Mélenchon:

Après avoir introduit ses voeux, Jean-Luc Mélenchon critique… la tradition des voeux.

Le candidat de gauche annonce finalement plusieurs déplacements autour de différents sujets, dont un au Mans pour parler de la sécurité sociale.

Les passages retranscrits représentent les deux premières minutes (sur les 32 au total) du discours de Jean-Luc Mélenchon. Difficile, dans ces conditions, de comprendre clairement de quoi parle le candidat tant les phrases sont hachées et décousues. L’interprète visible dans la vidéo est Antoine Bonnet, militant de la campagne de Jean-Luc Mélenchon, et interprète en langue des signes «amateur», comme il le dit lui même.

Auprès de BuzzFeed News, Antoine Bonnet reconnaît qu’il n’a aucun diplôme en langue des signes, et qu’il participe aux discours de Jean-Luc Mélenchon totalement bénévolement et explique les difficultés qu’il a eues à traduire les propos de son candidat:

«Je ne suis pas interprète diplômé. Je suis militant. Je connais bien Jean-Luc Mélenchon, et il faut savoir que dans cette campagne tout le monde est bénévole. Je l’ai fait pour remplacer. Mais les conditions n’étaient pas faciles.Les sujets étaient très compliqués, on n’entendait pas bien. C’était très difficile.»

Pourquoi l’équipe de Jean-Luc Mélenchon n’a-t-elle pas choisi d’engager un ou plusieurs traducteurs professionnels pour assurer la retranscription du discours du candidat? Selon Stéphan Barrère, la raison est pécuniaire:

«L’équipe de Mélenchon a demandé des devis. Pour un meeting, on met toujours deux interprètes pour qu’ils se relaient toutes les 15 minutes. Là ils ont dû trouver ça trop cher.»

Même son de cloche chez Antoine Bonnet qui confirme que le staff du candidat a effectivement demandé des devis à des interprètes reconnus, mais que les finances du parti ne permettaient pas de les engager:

« Au départ, la direction de la campagne voulait des vrais traducteurs, et donc ils ont demandé des devis. Les tarifs étaient exorbitants. On leur a demandé 600 euros pour 30 minutes de traduction. C’est deux fois plus cher que les tarifs normaux. »

Si le tarif annoncé par Antoine Bonnet est exact, il est en effet en complet décalage avec celui présenté par Stéphan Barrère qui explique à BuzzFeed News qu’il faut compter «230 euros en général pour un meeting, plus éventuellement une majoration en soirée».

Contacté par BuzzFeed News, un des porte-parole de Jean-Luc Mélenchon confirme que l’équipe de campagne a cherché à faire au moins cher: «pour ces voeux, on a essayé comme toujours de faire sur la base du volontariat pour éviter des dépenses somptuaires». Ce porte-parole confirme en effet que des devis ont été réalisés mais «un militant s’est proposé pour le faire, or on marche presque toujours sur la base du volontariat parce qu’on n’a pas beaucoup d’argent, il faut bien le dire».

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© Stéphan – ( i ) LSF

Interprètes en LSF, « petites mains de la présidentielle »

7 apprentis journalistes animent un réjouissant site internet, “Les Petites Mains de la présidentielle”.
La ligne éditoriale est claire. Il s’agit de mettre en lumière le temps d’un article ou d’un reportage vidéo ceux qui participent à la campagne présidentielle mais qui évoluent dans l’ombre, ceux comme ils écrivent « sans qui un meeting serait sans chaise, sans boisson, sans musique et un candidat sans allure« .

Parmi ces petites mains il y a parfois les interprètes en langue des signes qui sont appelés pour traduire les discours lors des meetings politiques.

Après nous avoir vus traduire le meeting de François Fillon au Cirque d’Hiver en septembre dernier, Héloïse Fayet m’avait interviewé sur comment on se prépare avant ce type d’intervention, sur la neutralité de l’interprète… En voici un extrait :

« Si vous ne rencontrez pas le candidat, comment préparez-vous un meeting de campagne ?

On ne reçoit jamais le discours avant : la paranoïa est très forte dans ce genre de milieu, c’est très confidentiel. Mais, vu que ce sont toujours les mêmes discours, avec seulement l’ordre des paragraphes qui change, il suffit d’avoir fait le premier meeting pour être plus à l’aise lors des suivants. On regarde aussi beaucoup de vidéos, on étudie le site internet, la profession de foi… pour récupérer des éléments de langage et réfléchir à leur traduction. Et c’est parfois difficile : un interprète traduit du sens, pas des mots parfois creux qui reviennent en boucle. Il faut être inventif pour traduire de différentes façons, et faire comprendre des expressions : par exemple, “roman national”, c’est galère à traduire ! En LSF, cela devient “histoire de France que l’on raconte comme une histoire”… Il vaut mieux l’avoir préparée avant.

Sarkozy, Fillon, Le Maire… Vous ne traduisez que des politiques de droite ? Est-ce une sensibilité personnelle ?

Non, pas du tout. Si nous traduisons surtout des politiques de droite, c’est parce que ce sont eux qui organisent des meetings en ce moment, mais pour les élections régionales de 2015, j’ai travaillé avec Claude Bartolone. Comme tous les interprètes, nous suivons trois règles : le secret professionnel, la fidélité au discours et la neutralité. Notre boulot, c’est de rendre accessible un discours : on n’y adhère pas. Je ne suis pas toujours fan de Nicolas Sarkozy ! Mais on est quand même sur scène, physiquement associé à la personne qui parle : du coup, cela me poserait un problème personnel de traduire un discours de Marine Le Pen. »

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Lien vers l’article curieusement titré : Stéphan Barrère, interprète en langue des signes française : “J’ai fait toute la campagne de Sarkozy sans jamais lui serrer la main”

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La semaine dernière, c’est Alexandra Viera, toujours du site “Les Petites Mains de la présidentielle” qui a suivi mes collègues basées à Lyon qui traduisaient elles aussi un meeting de François Fillon. Voici son reportage vidéo :

« Emilie Dert et Sophie Issartial sont interprètes en langue des signes française (LSF). Elles travaillent à Lyon. Pour venir au meeting de François Fillon le 22 novembre, elles ont été appelées du jour au lendemain. C’est toujours à deux qu’elles couvrent un meeting, pour pouvoir se relayer. Avant l’événement, elles préparent leurs gestes à l’aide du script des précédents discours du candidat. Il faut, autant que possible, essayer de tout traduire. Quitte à faire de longues périphrases. »

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© Stéphan – ( i ) LSF

Etre l’interprète de personnages publics par Cultures Connection

Récemment l’agence Cultures Connection qui est spécialisée en traduction et autres services linguistiques et web m’a contacté pour me proposer un partenariat et publier un article sur mon blog « des signes et des mots ». 

Flatté, j’ai accepté avec grand plaisir d’autant que Cultures Connection tient un blog trilingue que je lis régulièrement et dans lequel on trouve plus de 300 articles de contenu, touchant aux divers aspects de la traduction et à l’actualité de ce domaine. Voici le lien vers leur site que je ne peux que vous encourager à visiter :
http://culturesconnection.com/fr/blog-de-traduction/

L’article proposé présente les interprètes qui travaillent aux cotés des chefs d’Etat et autres personnages puissants de la planète.
C’est intéressant car il rappelle non seulement le rôle sensible que jouent les interprètes dans cette fonction mais aussi propose une réflexion sur la neutralité et les risques encourus par l’interprète à écorner son image en étant, parfois, assimilé à tort à la personne qui s’exprime.

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Quand l’interprétation devient personnelle

Dans le feu de l’action et au cœur de l’actualité, avant même qu’elle ne soit rendue publique, voilà le pain quotidien du métier de l’interprétation, dont une grande part du marché touche les relations et négociations géopolitiques dans le monde. Dans l’exercice de leur fonction, certains interprètes sont amenés à travailler pour – ou avec – des personnages publics, des hauts dignitaires, des chefs d’Etat, … En d’autres termes, des individus dont la réputation a un prix, avec une image à façonner ou à préserver, reconnus pour leurs opinions et leur éloquence. Inutile de dire que la transposition de leurs paroles dans une autre langue constitue un réel enjeu pour eux sur la scène internationale. Dans ce contexte, l’interprète joue un rôle de vecteur puisqu’il arrive que ses paroles figurent en gros titre des journaux locaux. Barack Obama, Vladimir Poutine, François Hollande ou encore Angela Merkel font tous appel aux services d’interprètes attitrés.

Les traducteurs et interprètes répondent parfois d’accusations d’incidents diplomatiques – il paraîtrait, par exemple, que le bombardement d’Hiroshima ait été partiellement déclenché par une imprécision de la traduction – parce que leurs erreurs peuvent mener à des situations rocambolesques. Lorsqu’une incompréhension ou un malentendu surgit entre deux ou plusieurs parties, il est facile d’en attribuer la responsabilité à l’interprète. Et lorsque celui-ci se trompe, c’est le personnage public qui en souffre, ses paroles peuvent envenimer les relations entre deux Etats, voire même mettre un terme aux négociations. Dès lors, pour éviter de « déclencher une troisième Guerre mondiale », certains chefs d’Etat et autres figures de proue choisissent la sécurité en embauchant systématiquement le même porte-parole.

Il peut s’agir de professionnels formés en interne, comme au Kremlin, ou de free-lances suivant une seule personne. Ils accompagnent leur client à tout moment et à tous types d’occasion quand la langue cible en question est impliquée, que ce soit à des rendez-vous d’affaires, en voyage, en conférence de presse, sur les plateaux télé ou autres circonstances et sont capables de travailler en simultanée, en consécutive et en liaison.

A priori, de cette façon, le personnage public s’assure une confiance aveugle en un messager spécialisé, qui maîtrise tous les sujets qui pourraient être abordés et est toujours préparé. Il représente un interlocuteur unique, fiable et responsable qui ne mettra pas en danger la réputation de son employeur. L’interprète ne devrait avoir aucun problème à comprendre les intentions et subtilités du message de l’orateur, qu’il connaît par cœur.

Pour l’interprète, bien que cette fonction soit une place de choix, elle comprend tout de même certaines difficultés, inhérentes à la profession de façon générale. Tout d’abord, un professionnel n’est pas obligé et ne devrait pas accepter une mission s’il n’adhère pas au message transmis par l’orateur, pour des questions d’éthique, de professionnalisme et d’amour de son métier. Soulignons, par exemple, le défi auquel ont fait face les interprètes d’un candidat lors de la course à la Maison Blanche.

Si le personnage public met sa réputation entre les mains de son interprète, l’image de ce dernier se voit également affectée par les missions qu’il accepte. Il faut admettre que le public associe parfois orateur et interprète sans discernement. Enfin, les hommes politiques sont connus pour jouer avec l’intonation, les hésitations, et la vitesse, entre autres, dans leurs discours et, dans le cas susmentionné, sur la vulgarité, les accusations et les insultes. Il convient, bien évidemment, de transmettre les mêmes intentions en restant toujours le plus fidèle possible.

Cet article est proposé par Gaëlle de Cultures Connection.

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